Surveillant de l’administration pénitentiaire : force physique et force mentale

Les Anonymes - La chronique du vendredi

 

 

« C’est une profession à risques, c’est sûr, mais si tu restes dans la psychose, tu vas plus travailler ». Thomas, 24 ans, surveillant de l’Administration pénitentiaire, dans un des plus grands établissements pénitenciers d’Ile-de-France.

 


Un peu de liberté

 

 

Très tôt dans le vif du sujet

  « Je suis rentré dans l’univers carcéral à 19 ans ». Malgré un  Bac+2 en droit, Thomas change son fusil d’épaule, suite à la mutation de ses parents et passe trois concours pour rentrer rapidement dans le monde du travail : Armée de terre, Administration pénitentiaire et Police nationale. 

 

Préférence pour l’Administration pénitentiaire et sa formation rapide : « J’ai fait une école de formation à Agen, l’ENAP (Ecole Nationale d’Administration Pénitentiaire). C’est une formation qui dure 8 mois, avec des cours théoriques, pratiques, du sport et des stages alternés dans différents établissements pénitenciers ». Il a toujours été « attiré par les métiers de la sécurité, l’uniforme, l’autorité ». Un père auxiliaire de police, figure paternelle extrêmement forte,  y est sûrement pour beaucoup. La découverte de l’univers carcéral en stage, sera un déclencheur pour appréhender et apprécier le milieu, le métier.

 

Un contact humain plus que répressif

« J’avais quand même des réticences vis-à-vis des prisonniers, par rapport à mon âge ». 19 ans, effectivement c’est assez jeune pour un univers aussi rude. Il a du se vêtir d’une carapace pour passer à travers les difficultés, dues à la différence d’âge, mais aussi à l’environnement. Sans oublier que Thomas n’a pas tout à fait la tête de l’emploi : teint hâlé, belle corpulence et yeux verts, on dirait plus un modèle sur papier glacé qu’un « maton ». Difficulté supplémentaire…

 

Les rapports avec les prisonniers sont assez variables. « Je suis souvent en contact avec eux. Il y en a qui sollicitent beaucoup les gardiens : les moins autonomes, les plus jeunes. On est plus dans l’assistanat. Alors que chez les plus vieux, ils parlent moins souvent et lorsqu’ils parlent, c’est plus pertinent ».  Thomas doit s’adapter en permanence aux différentes typologies de prisonniers, ce qui n’est pas facile. « Trouver le juste milieu n’est pas évident. Y’a des gardiens qui sont plus dans la répression, d’autres plus dans le social. On a à peu près tous la même ligne de conduite, mais une façon de fonctionner différente. Par contre on reste solidaire avec les autres gardiens »

 

La solidarité entre surveillants, c’est un peu le nerf de la guerre : « en moyenne, il y a 1 surveillant pour 70 à 90 détenus ». L’établissement peut être calme pendant 3 mois, et d’un coup, d’un seul « des mecs pètent les plombs » : cela engendre émeutes, prises d’otages, mutineries, coups de folie et autres délicatesses. La tension est alors décuplée : « Le but du jeu, c’est de se retrouver le moins longtemps en infériorité numérique, en « fluidifiant les mouvements ». Mais la plupart du temps, les hommes incarcérés ont autre chose à penser. «Les « Primaires » (première incarcération) sont très souvent en état de choc, et restent calmes. Le simple fait d’être en prison suffit à les calmer. Ceux qui ont déjà connu la prison sont plus propices aux dérapages. Après y’a ceux qui sont dans un état tellement second qu’ils ne savent même pas qu’ils sont en prison !».

 

Surveillance multiple

Dans le premier établissement où il a officié en tant que surveillant, Thomas était en détention, puis aux transferts vers d’autres prisons ou hôpitaux, pour des visites de routine, des examens, etc… « Dans ce genre de situations, ils savent que c’est pour eux. C’est dans leur intérêt d’être « sympas » avec les gardiens parce que la consultation peut « sauter » par exemple ».

 

Thomas travaille 6 heures par jour et 1 nuit de 12 heures. En journée, il est en « coursive » (avec les détenus) ou en « promenade » (dans la cour). Il peut aussi être au « parloir » : côté détenus, pour les réceptionner, ou côté cabine, avec les familles. Avant la visite, il fait le « listing » (vérification de l’identité des visiteurs), puis il procède à la très prisée « fouille intégrale » (ce qui incluse de vérifier toute intrusion éventuelle…). Thomas se retrouve parfois dans les « Miradors », les tourelles de la prison. Placées stratégiquement, elles sont occupées par les surveillants armés et ont une double fonction : prévenir d’une évasion et plus récemment, éviter les intrusions de commandos armés venus récupérer des prisonniers. « J’ai pas connu ça et honnêtement j’espère franchement pas !». Nous non plus.

 

La nuit, il fait ce que l’on appelle la « surveillance aux œilletons ». 10 surveillants travaillent la nuit : 5 pour les « bons tours » de 19h à 1h du matin, et 5 autres pour les « mauvais tours », de 1h à 7h. « bons » et « mauvais » tours ? « Ouais, parce que de 1h à 7h, quand t’es pas de surveillance, tu peux te reposer, y’a des dortoirs, alors que de 19h à 1h, peu de détenus dorment, t’es plus occupé ! ».

 

En plus de la difficulté physique et psychologique poussée à son paroxysme dans ce genre de métier, l’avenir ne semble pas très reposant : « là où je suis, il y a 1200 détenus pour 200/300 surveillants. Ils recrutent mais ça comble que les départs en retraite, donc ça change rien ».

 

A métier extrême, expériences (parfois) extrêmes

« En tant que gardien, tu fais un peu d’assistance sociale, tu parles avec les détenus, tu te rends utile. T’apprends à les connaitre. Des mecs te racontent leur vie, des chefs d’entreprise… y’a une relation de « confiance » - attention, tout est relatif - qui s’installe, surtout avec les anciens, ceux qui ont de la boutique ». Mais si tout était aussi sympa, cela se saurait… « J’ai dû faire face à un détenu qui a mangé une ampoule devant moi. Il refusait de manger, il jetait tout par la fenêtre, mais il mangeait son armoire en bois… Dans ces moments-là, tu te dis que y’a vraiment des gens qui ont des problèmes ! Un autre s’est coupé les veines, mais bien ! Je t’épargne les détails parce que voilà… Et en même temps, ce même détenu m’a remercié après coup parce que je l’ai écouté quand il en avait besoin. Ça te fait te sentir utile. Tu sers à quelque chose, c’est cool ».

 

Un peu assistante sociale, parfois pompier quand il s’agit d’éteindre le feu dans la cellule d’un prisonnier qui a mis le feu à son matelas, « c’est dur dans ces cas-là, d’aller le chercher, mais tu fais ce que t’as à faire ». Thomas s’est retrouvé dans des situations marquantes, pour ne pas dire traumatisantes : « Un jour, en ouvrant la porte de la cellule d’un détenu, je me suis senti attrapé par la chemise, le détenu m’a embarqué dans la cellule et m’a roué de coups, j’étais en difficulté, surtout que j’ai pas pu donné l’alerte. J’ai réussi à reprendre mes esprits et le maîtriser, mais ouais c’est une expérience qui marque ».

 

Et malgré tout, il y a cette relation humaine avec les prisonniers, parfois complice, toujours avec « une barrière, celle de l’autorité » (échanges de goûts musicaux, astuces de jeux vidéos)…

Thomas n’a pas un métier facile, pourtant à l’entendre parler, il aime vraiment ce qu’il fait. Il n’y a pas qu’un côté répressif dans la surveillance d’une prison. D’ailleurs, il est encore jeune… « J’ai encore le temps de voir le travail évoluer, mais une carrière dans ce métier, pourquoi pas ! ».

 

Crédit photo : Flickr/derekskey

 

Publié par Vanessa Chicout
le vendredi 10 Juin 2011 à 06:00

 



 
Réagissez !
Enregistrer
 
mercredi 15 Février 2012 à 17:09 Par salve
 

J'ai lu avec un intérêt certain cet article.
Mais je n'ai pas réussi à y trouver une justification qui m'aurait permis de considérer autrement la sphère carcérale que comme un problème de plus à nos civilisations.
Je trouve que ces "maisons" coûtent un prix exorbitant, que ce soit matériellement, mais aussi humainement.
Elles me paraissent être des lieux où la société se "débarrasse" des comportements n'allant pas dans le mouvement commun, et où ceux qui s'y retrouvent sont soit des paumés, soit ne savent pas disposer de leur capacités propres à s'occuper d'eux même, citons l’article : « On est plus dans l’assistanat ».
Je suis évidemment conscient du tort, parfois irréversible, qu'ils peuvent causer à autrui, mais n'est-ce pas surtout à eux même qu'ils cherchent à en causer le plus par un désir d’autodestruction inconscient ? J’exagère sûrement, car tous ne doivent pas être si « embarqué ». De ceci ne suis-je pas sûr, n’étant pas versé dans les connaissances psychiatriques, mais à ne pas savoir s’occuper de soi même, où en arrive-t-on ?
En gros, je considère ces lieux d'enfermement comme des espèces de barrage ne servant qu'à influencer négativement les personnalités, alors que chaque individu devrait pouvoir utiliser sa tête pour rester dans un bon équilibre tant vis-à-vis de lui même, que par rapport aux autres...
Peut-être suis-je idéaliste, mais chacun d’entre nous est tout de même à peu près pourvu d'une conscience, vous ne trouvez pas ? Si vous ne vous accordez aucune confiance, qu’êtes-vous donc ?
Alors qu'attendre d'un lieu qui mène à une privation de ses prérogatives, quand il n'est pas perçu comme un défouloir par les agressifs qui s'y trouvent, attendant de se suicider, de violer plus faible, ou d'exercer une influence sur autrui, en piochant dans la longue liste des penchants inavouables des tréfonds humains ? Citons encore l’article : « Ceux qui ont déjà connu la prison sont plus propices aux dérapages. Après y a ceux qui sont dans un état tellement second qu’ils ne savent même pas qu’ils sont en prison ! »
Je pense sincèrement que notre société aurait tout intérêt à revaloriser ces personnes en leur faisant utiliser leur pulsion à bon escient, tant pour eux même, qu’envers autrui ! Il y a pour ça des tempéraments qui y arrivent bien, par l’exemple, ou par l’éducation. Mais à l’heure où on préfère investir sur ce qui est rentable plutôt que sur l’humain, on peut se poser des questions sur l’avenir auquel nous nous destinons.
Il y a d’ailleurs là un manque flagrant de moyens consacrés à cette édification personnelle par rapport aux crédits alloués à l’édification du monde carcéral, ou encore aux budgets que consacrent les grandes groupes à leur propre promotion... Mais la société n’est soumise qu’aux aléas des gestions partisanes qui ignorent superbement ce qu’est le bien être procuré par la sensation d’équilibre personnel ! Ça n’est un secret pour personne.
Bref, je pense que ma petite voie ne changera pas quoi que ce soit (d’ailleurs je veux bien me préoccuper d’abord de mon équilibre !), mais au moins aurais-je dit ce que je pense de ce sujet...

dimanche 12 Juin 2011 à 19:23 Par mistigri
 

Je suis surveillante, et pour une femme dans une maison d'arrêt hommes, c'est très dur. En plus de la menace permanente, il y a aussi les détenus qui jouent la séduction, l'intimidation physique et morale, qui nous prennent pour leur maman...Tous les registres sont exploités. Quotidiennement, c'est très difficile de gérer touts ces émotions, car un détenu, aussi sympa soit-il, reste un détenu et attend quelque chose du surveillant. C'est un jeu de dupes, et attention à ne pas se laisser endormir !

dimanche 12 Juin 2011 à 19:23 Par mistigri
 

Je suis surveillante, et pour une femme dans une maison d'arrêt hommes, c'est très dur. En plus de la menace permanente, il y a aussi les détenus qui jouent la séduction, l'intimidation physique et morale, qui nous prennent pour leur maman...Tous les registres sont exploités. Quotidiennement, c'est très difficile de gérer touts ces émotions, car un détenu, aussi sympa soit-il, reste un détenu et attend quelque chose du surveillant. C'est un jeu de dupes, et attention à ne pas se laisser endormir !

Videos Nos reportages
Articles Les + commentés
 
Newsletter Newsletter
Newsletter !

Une info par semaine !