Médecin du travail : espèce en voie de disparition

Les Anonymes - La chronique du vendredi

 

 

«  Je suis un médecin heu-reux, notez-le bien !  » Voici les derniers mots du docteur pour conclure l’entretien anonyme. Pas n’importe quelle blouse blanche, celle d’un médecin du travail. Celui de la visite à l’embauche, que l’on est censé retrouver ensuite tous les deux ans. Celui qui ne fait pas de consultation médicale, mais qui veille à l’aptitude des salariés au travail. Pendant près d’une heure, le docteur s’est inquiétée du manque de considération des travailleurs, du sentiment de trahison des entreprises, d’une réforme qui ne vient jamais, d’une profession mal comprise et vouée à disparaître. «  On est des dinosaures  ». Mais le docteur est «  heu-reux  ». Explications.

 

 

Le médecin du travail

 

 

Fin 70, début 80, le presque docteur fait un stage dans un service de pédiatrie. Les aiguilles sont immenses, les corps minuscules. «  Ca m’a traumatisée  ». Une courte envie de chirurgie, finalement le choix se porte sur la médecine du travail. «  J’ai clairement décidé de pouvoir concilier vie de famille et travail  ». Pas de gardes, temps partiel accepté, le choix est vite fait. Mais la réalité est tout autre. Dans les premiers temps, le docteur se heurte à la méprise des salariés. «  Quand j’ai démarré certains arrivaient et mettaient les pieds sur mon bureau en me disant : j’en ai rien à foutre ! J’étais inexpérimentée à l’époque. Aujourd’hui je gère beaucoup mieux ces comportements  ». Côté employeur, ce n’était guère plus joyeux. «  Ma première mission a été dans un pressing. Comme il faut prendre en compte l’environnement dans lequel travaille le salarié, j’ai noté tous les produits que touchaient les employés. Apparemment, ça ne leur a pas plu. Donc on m’a enlevé le pressing  ». Aujourd’hui, le docteur s’insurgerait et refuserait. Mais c’était la vieille époque, bien avant l’affaire France Télécom, bien avant la demande grandissante des salariés. «  Ils ont compris que ces visites n’étaient pas une perte de temps, mais un moment privilégié pour être écouté, et que l’on est pas à la botte de l’entreprise  ». Quand tout va bien, le docteur n’est pas très utile. Mais quand ça va mal, «  ils me remercient mille fois  ».

 

Le contact, la clé du succès

 

Et depuis 1984, la pratique du métier a bien changé. «  Avant, les médecins ne se déplaçaient jamais sur le terrain. On nous a donné du temps, alors on a commencé les visites  ». Le contact, la clé du succès. Observer un salarié dans son environnement professionnel et rencontrer ses collègues et employeurs permet de «  découvrir  » bien des choses. «  Récemment, j’ai reçu une jeune femme qui travaillait dans un supermarché et qui disait être harcelée par son manager. Elle avait des preuves, des photos, des messages sur son téléphone portable. Je ne doutais pas de sa souffrance, c’est quelque chose que l’on ressent. Mais on peut se faire berner.  » Alors, le médecin est allée à la rencontre du harceleur présumé et a constaté. «  J’ai déclaré la jeune femme inapte au travail et elle a été mutée  ». Une chance pour elle qu’elle n’ait pas perdu son travail. «  Vous savez, on l’a vu avec France Télécom, il vaut mieux perdre son boulot, plutôt que d’entrer en dépression ou se suicider…  » Le tout en conservant le secret.

 

Secret professionnel

 

Le secret, l’aspect le plus compliqué du métier. Lorsqu’un salarié entre dans le bureau du docteur, rien ne doit en sortir. Pas même pour la résolution du conflit. Comprendre : rencontrer un patron pour lui dire que son salarié ne va pas bien, mais sans lui dire pourquoi ça ne va pas. Pas simple. Il n’est pas non plus du ressors du médecin du travail de signaler les abus aux services sociaux. C’est au salarié d’entreprendre les démarches. La seule fonction du docteur est de déclarer apte ou non à travailler. « On n’est pas des assistantes sociales. Il faut poser des limites. Par contre, si je n’ai pas à déclarer, je peux orienter le salarié vers les bons organismes. Je peux le conseiller ou bien user de mon pouvoir pour faire bouger les choses une fois qu’il a fait sa demande  ». En début de carrière, le docteur reconnaît une erreur. Une jeune femme avait demandé une radio pour des problèmes respiratoires. «  J’avais estimé que ce n’était pas à l’employeur de payer cet examen car ce n’était pas lié aux conditions de travail  ». Sauf que le docteur en oublie l’orientation vers un service de radiologie. Les soucis de santé s’aggravent. Et chaque année, la salariée le fait payer au docteur, son référent pour la visite annuelle. «  C’était une grave erreur. Je n’en ai pas dormi…  »

Ne pas prendre parti pour l’entreprise. Et pas non plus pour le salarié. Le médecin du travail est un véritable intermédiaire. Mais le problème avec les employeurs est qu’ils connaissent le coût de la médecine du travail. «  Ca n’aurait jamais dû être comme ça. On aurait dû inclure les frais des visites dans les charges, sans en donner le détail  ». Le docteur prône la moindre transparence pour plus d’indépendance et moins de pression patronale. Enfin, pour persuader les entreprises de l’utilité de la médecine du travail, rien de plus simple. Il suffit de toucher au portefeuille. «  Ca vous coute cher les arrêts de travail, non ?  ».

 

Une disparition programmée

 

Malgré tout, le coût reste important. Et depuis quelques années, le nombre de postes proposés au moment de la spécialisation (concours de l’internat) se réduit comme peau de chagrin. «  Quand j’ai débuté, il y avait 1500 postes. Aujourd’hui, seulement 10 par an ! C’est clairement un choix politique. Sachant qu’il faut 10 ans pour former un médecin du travail. Notre disparition est programmée  ». Et la réforme se fait attendre. «  On a déjà réduit à deux ans la visite des salariés. Sauf pour les professions particulières comme gardien de prison  ». Les propositions d’emploi fleurissent dans la presse professionnelle. Elles se transforment presque en appel au secours. «  A Paris, ça va encore, mais en province, les médecin du travail sont complètement débordés  ». Du coup, les organismes qui emploient les docteurs acceptent presque tous les compromis. «  On est presque en mesure de négocier ce que l’on veut…  » Temps partiel et salaire en premier.

Qui reprendra le travail quand il n’y aura quasiment plus de médecins du travail ? «  On parle des généralistes, mais ils n’auront jamais le temps d’aller sur le terrain. Il est aussi question des ergonomes pour les grosses entreprises qui peuvent se les payer. Sinon, ce seront des infirmiers du travail, formés comme des infirmiers et pas comme des médecins…  ». Le plus grave est qu’il faudra faire face à la demande grandissante des salariés. Cela fait longtemps que les médecins du travail constatent un dépérissement des environnements professionnels. Tout principalement lié au stress, aux maladies du travail et au vieillissement des salariés. Le grand public l’a découvert avec la médiatique affaire France Télécom. Pour le docteur, dont la majorité des patients viennent de sociétés de nettoyage, si 80% d’entre-eux n’ont pas besoin de ses services, elle s’interroge : «  qui s’occupera des 20% ?  ».

Malgré tout, le docteur positive et relativise. «  On arrivera bien à faire sans nous. J’accomplis mon travail au jour le jour. La grande majorité de mes patients sont simples et me répètent souvent : pour une fois qu’on s’occupe de moi  ». Connectée à la réalité des travailleurs d’en bas, le docteur observe des survies quotidiennes, accompagne, écoute et conseille. Ses petites victoires lui suffisent pour être «  un médecin heu-reux  ». C'est noté.

 

Crédits photo : BlackburnMike_1 / Flickr

 

Publié par Delphine Rigaud
le vendredi 18 Mars 2011

 



 
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dimanche 19 Octobre 2014 à 21:21 Par nikou
 

Moins de médecins et plus de gens spécialisés dans la prévention des risques ce serait beaucoup mieux.
Certains médecins du travail que je connais vont dans les entreprises (d'ailleurs moins que leur 1/3 temps payé pour le faire), et ne connaissent pas grand choses aux risques liés au travail avec l'électricité, les produits chimiques, ou même les risques de chutes...
"Mieux vaut prévenir que guérir" ça d'autres pays l'ont compris mais pas la France où le médecin reste tout puissant et décide de tout même s'il si connait moins que d'autres spécialistes de prévention.
Mais oh attention, c'est un médecin !

lundi 9 Mai 2011 à 12:08 Par rossignoli
 

10 médecins du travail formés par an, n'exagérons rien !! Seulement 80 par an pour la françe entière avec 350 départs à la retraite c'est déjà suffisament le scénario catastrophe comme ça !!

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