L'infirmier en chef

Les Anonymes - La chronique du vendredi

 

 

Claude est cadre de santé d'un EHPAD (Etablissement d'Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes). La soixantaine dépassée, il gère tout un étage de cette institution qui héberge, à l'année, 70 résidents. Très occupé entre les relations qu'il entretient avec les familles, souvent conflictuelles, la gestion des malades et le rituel à respecter après chaque décès, il nous emmène dans un lieu que l'on aimerait ne jamais avoir à connaître, le dernier avant le grand saut. Ouvrons les portes à la rencontre de cet infirmier d'expérience, ambassadeur de classe du corps médical.

 

                          L'infirmier en chef - Les Anonymes


Infirmier un peu, en chef beaucoup
Notre anonyme de la semaine ne pratique plus autant qu'avant son métier premier. Désormais, c'est lui le chef. Résultat, plus d'administration que d'action, de papiers que de soins, de stylo que de bistouri. Du coup, il ne boude pas son plaisir quand on lui demande d'effectuer un geste trop technique. "Et puis, c'est aussi mon rôle de formateur." Si soigner les patients lui manque ? "Oui, forcément, j'aime ça être sur le terrain." Après de nombreux voyages et de multiples expériences (en Afghanistan, en Arabie Saoudite, au Nigéria où il a vécu une prise d'otages par les pirates modernes), c'est pour les vieux de son pays que l'infirmier oeuvre désormais. En tant que chef, il intervient surtout lorsqu'il y a conflit, sinon, pas trop. Les résidents, c'est surtout l'affaire des aide-soignantes. En revanche, s'il y a des gens pour lesquels Claude travaille, ce sont sûrement les familles, et ce n'est pas toujours de tout repos.

Les familles : un boulot à plein temps

On n'y pense pas, mais en maison de retraite, les familles des résidents, c'est aussi beaucoup de travail. Notre "cadre de santé" est celui qui est en contact direct avec elles. "Et j'en prend plein la g*****." Le mot est cru, mais il vient du coeur. D'après lui, les gens se sentent coupables d'avoir mis leur mère ou leur soeur dans une institution. "On ne fera jamais aussi bien qu'eux à la maison parce qu'on n'a pas la même charge affective. Nous, on agit de manière professionnelle. On n'est pas dans l'affectivité." Et ça, ça fait mal aux familles. Se sentant coupables, elles tombent facilement dans l'agressivité. Un jour, dans le couloir du bâtiment, un de ces couloirs infinis des années 1970, un homme d'une cinquantaine d'années sort de l'une des chambres, en furie, et commence à invectiver le personnel. "D'une violence !" Les insultes fusent, chacun en prend pour son grade. La raison ? Sa mère a la tête penchée en avant. Comme un poids lourd, un poids mort. Il ne supporte pas. "Une violence ! Une violence ! Je n'allais pas lui mettre un tuteur quand même ! Faut voir ! Les familles agressent les médecins. Une aide-soignante en tremblait et est partie, sans pouvoir dire un mot. Elle est venue me voir après et m'a avoué : "Désolé mais je suis partie. Je ne pouvais pas. C'était trop violent." Mais d'une violence !" Une psychologue travaille dans l'établissement. Officiellement, elle est là pour les résidents. Par extension, tout le monde vient la voir. L'infirmier expérimenté a écouté l'homme en lui glissant un mot de temps en temps pour le calmer. Et l'homme s'est calmé.

La dure vie des aides-soignantes
Les résidents sont des personnes malades. Plus de 70 % d'entre eux perdent la tête. Les aide-soignantes se font mordre, griffer, insulter, cracher dessus. Claude a même été menacé par un homme qui tenait un couteau. "Ca nous fait mal quand on entend à la télé ou à la radio ces histoires de maltraitance. Oui ça existe, mais nous on oeuvre à l'intérieur pour limiter ça et pour régler les problèmes quand il y en a." Au bout de dix, quinze ans à mettre les mains là où nul ne s'aventurerait, donnant énormément d'elles-mêmes, "c'est normal que parfois des aide-soignantes dérapent. On n'a pas su les entourer, nous explique notre personnalité de la semaine. Nous sommes des professionnels de santé. Nous faire cracher dessus, nous faire mordre etc., ça fait partie du métier. Les personnes en face sont malades. On a tout le droit du monde de ne plus supporter quelqu'un, mais on n'a pas le droit de répondre."

Le choc des décès
Malgré ces rapports difficiles, il y a beaucoup d'attachements entre le personnel et les résidents. Lorsqu'il y a un décès, tout l'étage est en deuil. "Quand on ne s'y attend pas, c'est un vrai choc. Ca fait mal à toute l'équipe." A ce moment-là, rapport aux familles oblige, c'est à lui d'intervenir. Sa première mission est de leur annoncer la nouvelle. Pour cela, il a trouvé une recette : il se débrouille pour amener l'évidence et que ce soit les familles qui demandent : "Elle est morte ?", et lui n'a plus qu'à répondre "oui". C'est plus compliqué lorsque la famille ne veut rien comprendre. Cela dépend des gens. Il faut s'adapter à chaque fois.
Ensuite, l'infirmier en chef les reçoit, leur demande quels vêtements ils souhaitent faire porter au mort, puis il y a un tas de papiers à faire. Claude s'occupe alors, quand ce ne sont pas les pompes funèbres, d'habiller la personne décédée. Un jour, alors qu'il tente de fermer l'oeil du corps allongé, celui-ci refuse tout net, mu par une ultime résistance musculaire : "Il n'arrêtait pas de faire des clins d'oeil !" S'en est suivi un fou rire incontrôlable avec sa collègue, aidé par le moment tragiquement nerveux qu'ils étaient en train de vivre. "Heureusement, nous étions seuls dans la pièce." (...) Il faut ensuite s'assurer que l'on ne se trompe pas de nom en posant sur le corps un badge ou un bracelet. "Imaginez la tête des gens si à la morgue il ne s'agit pas de leur cadavre, même si, en soit, ce n'est pas grave, comme dirait l'autre : y'a pas mort d'homme." Ahhh, l'humour médical...

Grandes défaites et petites victoires
Des morts, notre homme en a vu plusieurs centaines. "On ne peut pas s'habituer à ça." Chaque fois, les mêmes gestes de respect. "C'est quelque chose qui nous dépasse. Tellement définitif. C'est notre devenir à tous." A 23 ans, alors qu'il était un tout jeune infirmier, il a dû s'occuper du décès d'une fille de... 23 ans. Une laborantine. Hépatite fulgurante. "Vous ne pouvez pas savoir... J'ai aussi rapidement vu un mort de 15 ans. Renversé par une voiture. Il marque une pause... J'ai encore du mal à en parler." Malgré le professionnalisme, la dimension personnelle est toujours là. "C'est un métier extraordinaire, qui m'aura donné une vraie satisfaction. Mais aussi des souvenirs douloureux."

En Afghanistan, le baroudeur, qui travaillait avec Médecins Sans Frontières, a vu un enfant de huit ans mourir d'une insuffisance rénale aiguë. "Ici, il ne serait jamais mort ! Dès le départ, il aurait eu des antibiotiques donc pas de complication. Un rein artificiel au pire. En amont, on lui aurait soigné l'angine qu'il avait contracté à 3 ans. C'est cette injustice qui fait mal !"
A contrario, il avait fait apporter de Kaboul des obus (nom donné aux grosses bonbonnes d'oxygène) qui dataient de la présence des russes. Leur installation n'était pas encore à l'ordre du jour. Et pourtant, après un séance de bricolage amateur, le faiseur de miracles a pu sauver, grâce à l'oxygène, un bébé de 8 mois le jour-même où celui-là a été rétabli dans l'hôpital. "Ca ce sont les petites victoires. Il y a les grandes défaites et les petites victoires."


Claude est au coeur de la vie et de la mort, "et plus loin que cela". Ce qui le choque, c'est la capacité dans notre société à penser que tout est possible par le progrès. Il constate un oubli du caractère définitif de la mort, de ce qu'elle est pour l'homme. "Et c'est difficile de le faire comprendre." Les trois quarts des familles l'acceptent et s'attendent à ce que ce soit "dans l'ordre des choses". En revanche, un dernier quart oppose un déni complet à l'annonce d'un décès. Leur père, leur mère, ne peuvent pas mourir.
En relation directe avec les familles des résidents de son établissement, il les apaise, les rassure et les accompagne dans les moments les plus difficiles. Parfois, il doit aussi les affronter, mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel, c'est aider l'autre, et Claude connaît cette musique depuis des années.

 

 

Crédits photo : Flickr - Marmotte73

 

Publié par Florian Martin
le vendredi 29 Avril 2011 à 06:00

 



 
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