Garçon de pallier, le livreur sur scooter

Les Anonymes - La chronique du vendredi

 

 

A cheval sur sa bécane, en équilibre sur la béquille, le casque juste posé sur la tête, Samy tapote sur son téléphone portable. Casquette, survêt’, basquettes. Le livreur attend les clients en bordure de trottoir. Il bouge au rythme de la musique qui s’échappe de ses prothèses auditives. Devant la pizzeria, le passage est plutôt calme. Il reste encore quelques minutes avant le coup de feu de midi. Samy en profite pour répondre à ses mails. A l’intérieur, le patron discute avec un habitué du déjeuner. L’établissement est plutôt sobre. Les couverts sont dressés sur les quelques tables qui habillent l’espace. Le chef, impeccable dans son uniforme et sous sa petite toque, organise la cuisine. Enfin le téléphone sonne. Et le petit monde s’agite. « C’est parti ! », s’écrie Samy.

 

 

Livreur de pizza

 

 

Normalement, le jeune homme de 26 ans n’officie qu’en soirée, entre 18h et 23h30. Mais aujourd’hui, exceptionnellement il remplace un collègue malade. Le patron a pris la commande et transmet l’adresse au livreur. Pendant ce temps, le pizzaiolo fait tourner la pâte. Le regard bleuté, l’oreille qui scintille, Samy admire le spectacle. « Ca je sais pas encore le faire. Mais les recettes, je les ai bien en tête ». Il récite un à un les ingrédients de la commande. Aujourd’hui sur un scooter, demain il rêve d’intégrer la cuisine. Alors le chef lui donne quelques conseils.


Un mélange de livraison de pizza et de mécanique

 

Passé par un bac professionnel et la filière mécanique, Samy n’a pas supporté l’autorité de son premier patron. Un garagiste peu généreux, ni sur les salaires, ni dans la gestion de ses employés, selon l’ex-mécano. Alors le seul boulot qu’il ait trouvé, c’est celui de livreur sur scooter. Depuis quatre ans, il silionne la ville pour secourir les clients affamés. Pas grand chose à voir avec sa formation initiale, mais dès qu’il en a l’occasion, Samy replonge les mains dans le cambouis. Le patron de la pizzeria lui a confié la maintenance de sa flotte. « Quand le boss est pas là, je trafique un peu les scoot’ pour aller plus vite ! », plaisante-t-il. A l’entrée du restaurant, trois TGB 50cc rouges patientent au soleil. « Avant on avait des MBK bricolés pour faire tenir les top-case, mais le patron a décidé d’investir dans des vraies bécanes avec coffre chauffant intégré. Au moins les clients ne peuvent plus nous reprocher de recevoir les pizzas froides ! » Un coût important pour la pizzeria, mais les consommateurs sont devenus tellement exigeants que l’investissement était indispensable.

 

L’équipe est composée de cinq livreurs. Deux à plein temps et trois étudiants qui tournent sur des mi-temps. Samy préfère les soirées. « Il y a plus de commandes, donc c’est là qu’on a le plus de pourboire ». Payé un peu plus du smic, en dépit des horaires tardifs, Samy peut empocher jusqu’à 80€ de pourboire les bons soirs. « Notre contact avec la clientèle est hyper court. On sonne, le client ouvre, il paye et prend sa pizza. A peine 30 secondes ! En plus quand on arrive, ils crèvent la dalle, alors ils évitent la discussion. Donc tout se joue sur le temps qu’on met à les livrer et si on a l’air cool ». Samy mise sur les clients réguliers. Ce sont eux les plus généreux.

 

 

La cliente amoureuse et le garçon de pallier

 

Et puis, il a la tchatche facile, alors il sympathise. Il arrive parfois à tenir 5 minutes, pas plus pour ne pas retarder la livraison suivante. « Je ne rentre jamais dans les apparts. Je reste le garçon de palier. Mais quelque fois je tombe sur des vieux qui me demandent de leur rendre un service. Ils n’arrivent pas à attraper un truc que leurs femmes de ménage ont mis en hauteur. Alors je fais une exception ». Sa rencontre la plus insolite ? Une femme seule d’une quarantaine d’année et qui était éperdument tombée amoureuse de lui. « Elle arrêtait pas de commander des pizzas. Je sais même pas si elle les mangeait parce qu’honnêtement, pardon pour l’expression, mais elle était trop bonne. Et comme c’est toujours moi qui livre dans cette zone, elle m’avait repéré ». Sauf qu’un jour la cliente l’a reçu en tenue très allégée. « J’ai halluciné ! Je me suis senti un peu con, je savais pas quoi faire. Alors, sans la regarder, j’ai tendu la pizza, pris le chèque et j’ai fait comme si de rien n’était. Et j’ai échangé avec un collègue pour ne plus la livrer. Ben ouais, j’ai une copine ! »

 

Livraison sociale

 

En général, les clients sont sympas. Le plus marrant, les étudiants bourrés le jeudi soir. « Ils veulent toujours m’offrir un petit verre. Je refuse parce que je conduis. Alors ils me disent de les rejoindre après le service. Je l’ai encore jamais fait ». Fan de foot, les soirs de ligue des champions, Samy demande le score à chaque livraison. Mais parfois derrière la porte, c’est loin d’être joyeux. « Des mecs louchent avec leurs copines planquées, des costard cravatés hyper méprisants, des gens malades qui peuvent à peine bouger, des apparts dégueulasses et qui puent, des chiens qui vous aboient dessus... Sérieux, y a des cas parfois… Heureusement c’est pas la majorité ».

 

Le plus triste, les gens seuls. « Il y a des gars qui commandent presque tous les soirs. Et quand je débarque, je sais que c’est pas parce qu’ils ne savent pas cuisiner. Une personne seule, tu la repères tout de suite ». Alors Samy fait un peu de social. Il prend des nouvelles l’air de rien. « Avec certains clients, je sais que je suis la seule personne qu’ils voient dans la journée. Je dirais pas que je joue à l’assistante sociale, mais presque ! »

 

Métier à risques

 

Contrairement à de nombreux confrères, Samy ne s’est encore jamais fait agresser. Ni braquer son scooter. « Je connais un chinois qui livrait des sushis au bout de la rue. Il s’est fait attaquer 3 fois. Deux fois il a fini à l’hosto. Je sais pas s’il avait la poisse, mais tout ça pour un smic, ça vaut pas le coup. Alors il a arrêté. ». Le scooter et l’argent qu’il transporte attisent les convoitises. En 30 minutes, Samy peut livrer jusqu’à cinq clients différents. A 12-15 euros la pizza, plus la monnaie dans les poches, le calcul est vite fait. « Tu comprends pourquoi y a pas de filles dans la profession ! ».

 

Pas d’accidents de la route non plus. Il n’y a pas de zones à risque dans son champ de livraison. Ou alors il les évite. « J’ai plutôt eu de la chance jusqu’à présent. Juste quelques frayeurs sous la pluie ». Parce que qu’il pleuve, qu’il neige ou qu’il vente, le livreur sort par tous les temps. « Cet hiver avec la neige, c’était horrible ! On a demandé au boss de nous filer des couvertures. Depuis quatre ans, c’est le pire hiver que j’ai fait ». Un vrai GPS sur roues, il connaît tous les itinéraires par cœur. « Je me suis bien paumé au début, parce qu’en plus j’étais pas du quartier. Mais à force, je peux limite livrer les yeux fermés ! ».

 

Samy est le plus ancien livreur de la pizzeria, alors il peut choisir ses jours de boulot et évite les week-ends. « Sinon, ma copine pèterait un câble ! » Quatre ans sur le scooter, ça fait long. « Je me demande si c’est pas un record, c’est que je commence à me faire vieux ! » Alors dans la journée, il s’occupe et se forme à autre chose. En ce moment, il dévore les recettes de pizza sur internet. Il les teste chez lui et sur ses potes. Samy va essayer de négocier une formation de cuistot pour passer en coulisses. Et peut-être qu’un jour il ouvrira sa propre pizzeria. Toujours avec des livreurs sur scooter. « Même si on reste à peine 30 secondes chez les gens, je vois bien qu’on sert à autre chose que juste apporter la bouffe ». Livreur sur scooter, du social à cent à l’heure. 

 

 

Publié par Delphine Rigaud
le vendredi 11 Mars 2011

 



 
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lundi 14 Mars 2011 à 12:18 Par Guillaume
 

Ahahah l'article hyper mélodramatique! Vous prenez l'exemple d'un livreur hors-norme : 4 ans d'ancienneté!!!
Connaissez-vous le turn over moyen sur ce genre de poste ? Apparemment pas étant donné que vous interviewé le doyen!

Il y a des gens biens dans tous les métiers mais en quelle proportion ? Prenez le problème dans le bon sens : si vous interrogiez les clients de la restauration livrée : combien sont satisfaits du livreur ?

On dirait tellement un pub pour redorer le blason d'une profession...style gardien de prison, policier, agent de la croix rouge, conseiller ANPE, etc. que ça en perd toute sa crédibilité.

Excusez-moi de douter de cette bonne intention!

vendredi 11 Mars 2011 à 14:39 Par gus
 

A tous les matchs de ligue des champions, j'invite les potes et on se fait bière-pizza. On prendra le temps de discuter avec le livreur !

vendredi 11 Mars 2011 à 12:18 Par mery
 

très bel article. J'aime que vous traitiez des sujets aussi différents chaque semaine. Vivement la semaine prochaine !

vendredi 11 Mars 2011 à 10:00 Par nopelio
 

Super article, ca m'a donné le sourire aux lèvres... Merci les anonymes

vendredi 11 Mars 2011 à 09:52 Par Gin Tonik
 

ouech samy, tu déchires grave...

vendredi 11 Mars 2011 à 09:31 Par Benoît Vasseur
 

Merci pour la quatre-fromages Samy

vendredi 11 Mars 2011 à 07:39 Par Miam Miam Millau
 

Bonjour, puisque vous êtes en activité depuis quatre ans vous avez forcément cumulé des droits à formation dont il vous faut faire la demande auprès de votre patron et notre formation ne vous sera pas facturée.
Formation Pizzaiolo Millau
http://ecoledepizzaiolo.free.fr

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