Femme de bureau, Femme debout

Les Anonymes - La chronique du vendredi

 

 

L'Anonyme de la semaine est fonctionnaire à la Mairie de Paris. Depuis 1977, elle gère les employés des établissements maternels et primaires de la capitale, en recevant dans son bureau presque tous ceux qui font la vie des écoles. La Guadeloupe dont elle est originaire, la banlieue, l'argent qui manque et le travail en bureau à recevoir du monde au quotidien, en route avec une femme de bureau, une femme debout ! 

 

                           Dossiers jaunes

 
18h – Gare du Nord. Michelle, une Antillaise de 54 ans, s’engouffre dans le RER. Elle rentre chez elle, en banlieue. Il y a trente ans, elle ne pensait pas qu’elle ferait sa vie et élèverait ses enfants ici, elle qui, bien dans son île comme dans sa peau, a toujours préféré le vent chaud de sa Guadeloupe natale à la neige de métropole. Sa vie professionnelle, notre héroïne l'aura passée à la CAS, la Caisse des Affaires Scolaires de Paris. Un salaire inférieur à 2 000 € après plus de trente ans de service lui laisse parfois un goût amer. Mais cela ne l'empêche pas de se lever le matin pleine d'énergie. Arrivée à 9h au travail, elle ne voit pas la journée passer. Beaucoup de travail, trop de travail, 17h30 sonne l'heure du repos quotidien. Rentrée en moins d'une heure chez elle, dans son HLM de banlieue, notre anonyme de la semaine n'y est pas trop mal. Oublions juste les voisins du dessus, "bruyants" et "mal élevés".

Au service du monde entier


Au travail...

Tous les jours, des dizaines d’agents de service se succèdent dans son bureau : Ate (Agent technique des écoles primaires), Atsem (Agent territorial spécialisé des écoles maternelles), gardiens d’école et animateurs, tous les acteurs des écoles et centres de loisirs, hors instituteurs. La maman de deux filles s’occupe de payer les salaires, régler les problèmes de paiements, de congés, mais aussi les problèmes relationnels. Ce que les gens aiment avec cette femme, c’est qu’elle prend le temps. Le temps d’expliquer, le temps de répondre à ses "équipes", le temps d’écouter et de gérer les conflits. Peut-être le plus gros de son travail.


Assise dans un bureau, il semblerait qu’elle soit toujours debout. Tous les matins, la gardienne lui offre le café en échange de bons conseils pour des papiers à remplir, des choses à expliquer ou juste deux mots à échanger. "Viens me parler un peu". Tout le monde aime sa compagnie, réjoui par son dynamisme et sa joie de vivre à toute épreuve. C'est que la banlieusarde n'hésite pas non plus à se livrer. Employés des écoles, collègues et même supérieurs se succèdent à son chevet pour régler leurs petits tracas quotidiens. Dans la journée, inlassablement, Michelle écrit des courriers, téléphone, reçoit du monde, coupant court au cliché de la fonctionnaire antillaise fatiguée de ne rien faire.

Une traversée de l'Atlantique difficile

En 1976, à tout juste vingt ans, elle décide de quitter les Antilles pour venir travailler à Paris. Pourquoi ? "Parce que tout le monde partait, alors je me suis dit "Pourquoi pas moi ?" C’était l’époque du Bumidom*, on nous disait que le travail ne manquait pas. Je suis arrivée le 7 juillet. Il faisait tellement froid par rapport à chez moi que j’ai pensé faire demi-tour mais je ne pouvais pas. Les premiers jours ont été très difficiles. Mes parents me manquaient. J’ai beaucoup pleuré, mais bon…"

Créatrice de relations humaines
Responsable de nombreuses écoles, c'est elle qui choisit les candidats qui prennent les places vacantes. Forcément, permettre à quelqu’un de travailler crée du lien. C’est pourquoi on lui envoie de réguliers remerciements et même des cadeaux. "Les gens m’offrent du champagne au moment des fêtes ou des gâteaux faits maison. Une dame m’a même offert des bijoux ! Je me sens toujours un peu gênée." Son rôle consiste à créer de la relation humaine dans une institution gouvernementale pragmatique. Notre fonctionnaire explique "tout ce qu’il y a à savoir" et répond aux attentes des agents. "Il faut dire que les demandes sont parfois loufoques : tricher sur les horaires lorsqu’il y a eu un retard, trouver un logement par la mairie, modifier les congés, être muté..." C’est à elle d’apaiser ces ardeurs en expliquant les droits et les devoirs des employés, notamment lorsqu’il s’agit de volonté de démissionner, de questions sur les congés parentaux ou sur la retraite. Il lui arrive de gérer des cas plus douloureux, comme cette fois où une agent de service lui annonce, le visage fermé : "Michelle, si ça continue comme ça je vais sauter par la fenêtre, je vais me suicider !" Les conflits entre agents sont nombreux. Elle les convoque, sert de passerelle dans ces guerres froides entre collègues, discute et apporte ce regard extérieur, voire autoritaire. "Il faut parfois leur parler comme à des enfants", soupire la Guadeloupéenne.


En résumé, Michelle est dans les coulisses du fonctionnement des écoles de plusieurs arrondissements de Paris. Elle gère tout ce que les parents ne voient pas, du cri d’alarme d’une agent de service aux réceptions officielles avec les maires d’arrondissement.

...Et chez elle
Dans son quartier, on la connaît pour son accueil chaleureux, toujours. Ginette, une voisine de son immeuble, lui demande régulièrement des petits services. "Comment faire fonctionner mon four cyclone ? Avez-vous un peu de sel pour moi ? Quel fournisseur d'Internet je dois prendre ?" Tout y passe ! Sans parler des longues minutes de commérage. Certains diront "trop gentille". Elle, elle voit juste l'aide apportée à une vieille dame, et c'est déjà pas mal. Alors qu'elle touche un minimum vieillesse dérisoire, Ginette a voulu lui donner 50 euros l'autre jour pour tous ces services rendus. Offre refusée, évidemment. Quand ses filles croisent un voisin, il y a toujours le petit "Passe le bonjour à ta mère" qui vient ponctuer la rencontre. Une femme qui vit, en somme.

Aider les gens, c’est son truc, au fond, même si à la fin de la journée, elle est "épuisée". Notre Antillaise aurait juste voulu gagner un peu plus de sous : "Si j’avais de l’argent je ferais plein de choses, je commencerais par changer de lieu d'habitation, parce que ça, ça m’a été imposé par la vie." Elle dit voir le monde avec "plus de pessimisme et de recul" que pendant ses jeunes années. "Plus sensible qu’avant" aussi. Ce qu’il lui faut, c’est "vivre ailleurs en France, là où il fait beau." Ce besoin de soleil, toujours. "La vie est difficile. Il faut boire, manger et mettre de l’essence. Si j’avais de l’argent… Il faut surtout que je trouve un homme qui soit peintre, menuisier, bricoleur, la cinquantaine… Quelqu’un qui m’accompagne."

 

Il serait peut-être temps, pour Michelle aussi, d’offrir son café à quelqu’un.

 

 

 

* Le Bumidom, Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer, créé en 1963, a facilité la migration de milliers d’Antillais et de Réunionnais pour répondre au problème de surpopulation des îles et au manque de main-d’œuvre en métropole, dans la fonction publique principalement. Très critiqué, il fut qualifié de bureau de « déportation » et impliqué au cœur de l’affaire des « Enfants de la Creuse », ces enfants Réunionnais arrachés à leur famille et envoyés dans des familles pour repeupler la Creuse et la Lozère

 

Crédit photo : Frédéric Bisson/zigazou76 - Flickr

 

Publié par Florian Martin
le vendredi 22 Avril 2011 à 06:00

 



 
Réagissez !
Enregistrer
 
Videos Nos reportages
Articles Les + commentés
 
Newsletter Newsletter
Newsletter !

Une info par semaine !