Educatrice spécialisée : envers et contre tout

Les Anonymes - La chronique du vendredi

 

 

« Il faut être un minimum fada pour faire ce métier. Il faut aimer se remettre en question ». 

C’est comme cela qu’Alice définit son métier : éducatrice spécialisée dans les centres de stabilisation pour jeunes adultes. Officiellement, elle ne travaille que depuis un an à temps plein. Elle a néanmoins déjà bien roulé sa bosse. Une bosse qui s’est formée en 4 étapes.


 

Protection rapprochée


 

Comme une évidence

Etape 1

Alice prend conscience de ce qu’elle veut faire en aidant une camarade de classe, violentée par ses frères : « Quand on était au commissariat, les services sociaux sont venus avec une éducatrice spécialisée pour la placer. En discutant avec elle, je me suis rendue compte que j’avais enfin mis un mot sur ce que je voulais faire ». La jeune fille se retrouve catapultée avec beaucoup de chance et de détermination dans une formation préparatoire pour les concours d'entrée en Ecole de Travail Social.

 

Au compteur, une première expérience dans un CHRS   : un foyer pour femmes avec enfants. « Quand je suis arrivée le premier jour … Je me suis jamais autant sentie chez moi ». Le travail avec les femmes devient le leitmotiv de toute sa formation. A l’issue de ce stage, tout le monde sait qu’elle est faite pour ce métier. Son « envie de se rapprocher des gens », sa détermination et son professionnalisme facilitent cet état de fait. Mais rien ne se déroule aussi aisément.

 

L’expérience de la prévention spécialisée

Etape 2

Pour se faire la main avec les différents publics qu’elle pourrait rencontrer, Alice cumule les petits boulots : surveillante d’internat (pour filles dans le 16 ème arr. de Paris) – « T’es toute jeune, ça fait bizarre, tu testes tes premières relations d’autorité » - et animatrice dans une maison de quartier. Mais sa jeunesse lui fait défaut : « ils m’ont mis la misère. La pression. J’avais aucune autorité. Je me suis retrouvée face aux fantômes qui m’ont suivie pendant toute ma scolarité ».

Et une folle envie de réitérer l’expérience. Ou pas.

 

Dans la formation d’éducateur spécialisé, son enthousiasme et sa naïveté sont vite mis à l’épreuve. « On fait « bisounours », on a envie de faire plein de choses ! Mais ils mettent le holà tout de suite, en nous disant qu’on va changer ». Sans stage, elle se retrouve parachutée… en prévention spécialisée. « En fait, c’est éducateur de rue, dans les quartiers difficiles. C’était une grande angoisse. Tout ce que je voulais pas, après mon traumatisme en maison de quartier ! ». Face aux clichés et aux peurs qui l’habitent, elle intègre une équipe professionnelle, et s’adapte malgré tout. Pourtant à 20 ans, elle a de quoi s’affoler, « le premier jour, tu dis « bonjour les gars » à 4 mecs cagoulés dans une voiture complètement désossée… tu visites des cages d’escaliers, des immeubles prêts à s’écrouler sur toi ». Un petit coin de paradis. Mais le mythe de la banlieue s’écroule lorsqu’un jour elle accompagne 3 lascars dont un respecté dans le quartier, qui se retrouvent désarmés face à une simple secrétaire. « Avec le contexte social et familial, tu te rends compte qu’ils sont protégés dans cet univers ».

 

Un travail est également réalisé avec les filles : travail de réinsertion, visite de Paris (la plupart n’avait jamais vu la capitale). Ainsi qu’un voyage avec les familles : « c’était une bonne expérience même s’il y avait une mère célibataire qui plombait l’ambiance. Elle vivait mal qu’une nénette de 20 ans lui vienne en aide. C’était une manière de reprendre sa vie en main ».

 

Une remise en question

Etape 3

Pendant 9 mois, elle se retrouve dans un hôpital de jour pour enfants (2 ème année de formation). « On touche plein de publics en éducation spécialisée. Y’a 2 grandes catégories : le handicap et la santé mentale et la réinsertion sociale ». Alice côtoie des enfants de 5 à 10 ans et intègre une équipe difficile qui a dû être remaniée, car elle mettait la santé des enfants en danger. « Le contact avec les enfants était très bien, malgré les difficultés de l’équipe. Mais ils ont régressé, ils ont adopté des comportements de petits ». Dans cette structure « le personnel [allait] encore plus mal que les enfants. J’ai mis en évidence la maltraitance des enfants par une aide-soignante (jets de verres d’eau à la figure, « Hein, t’es c** hein » )  »

Départ en catastrophe, sur fond de paranoïa ambiante. Validation du stage complexe. 

 

A la suite de cette expérience, Alice et ses yeux de biche se sont retrouvés vides de sens. 2 mois pour se remettre de cela.

Plus sûre de faire « éduc spé »… Elle tient quand même le coup et « retrouve confiance en [elle] et dans les autres » et valide sa dernière année dans un centre maternel (un retour aux sources). 

« Si c’était à refaire, je ne le referais pas ».

 

Diplômée, elle retrouve les centres maternels. « Expérience mitigée parce que j’appréciais pas le non-respect de la laïcité de l’association. Beaucoup trop catholique. Il n’y avait pas de respect pour les autres religions ».

 

L’univers des centres de stabilisation

Etape 4

La jeune femme rejoint une association respectée dans le milieu associatif français, et s’oriente vers le pôle urgence : « ça regroupe les maraudes, les personnes qui vont voir les SDF, pour des rapatriements dans les centres d’hébergements. Il y a aussi les foyers d’accueil d’urgence. J’ai choisi d’être dans les centres de stabilisation (apparus après le «  Tentes de Don Quichotte » ). C’est assez nouveau et différent des CHRS. Il n’y a pas de durée d’accueil, on prend autant de temps qu’il faut pour que les gens se stabilisent »

 

Le public accueilli a entre 18 et 30 ans. Ce sont des gens qui ont subi une rupture sociale et se retrouvent donc à la rue. Les sans-papiers sont également accueillis : « c’est coûteux, mais l’asso le permet ». Cependant, le budget diminue tous les ans (-30% en 2011). Et, pour ne rien arranger, le centre, situé dans un premier temps dans un hôtel parisien, se retrouve excentré dans le 94. Un peu perdu, comme pour cacher le mal qui ronge la société.

 

Alice intègre une nouvelle équipe (également remaniée pour dissensions). « Y’a tout à faire (projet d’établissement, règlement intérieur). Le concept de centres de stab’ est pas complètement défini, ça me plait. Quand t’arrives dans un nouvel univers pro, t’as envie de tout changer, et là c’est possible ! Mais en même temps, c’est flippant parce que tu n’as pas de repères ».

 

De plus, elle quitte un univers adulte exclusivement féminin pour un centre mixte. «  C’est une lutte permanente : comment agir ? Comment parler ? Tu te poses 40 000 questions – et encore 40 000 c’est pas assez. Tu y vas à tâtons, et tu fais avec les cartes que t’as en main. Tu dois trouver le bon jeu, atteindre les gens pour qu’ils te laissent faire ton travail ». Les résidents s’amusent et testent Alice, les hommes jouent la séduction. Puis un jour, la confiance s’installe : « tu donnes un certain nombre de choses, et tu en reçois en retour. C’est un enrichissement mutuel, parce qu’ils t’apprennent à faire ton boulot ».

 

Des projets sont proposés aux résidents pour faciliter leur stabilisation : ateliers manuels, création de chansons… Une approche digne de l’art-thérapie. Mais cet investissement a un coût : « des collègues somatisent leur travail, des éducateurs s’encroûtent et ne proposent plus rien. Tu dois obligatoirement mettre un sens derrière tout ce que tu fais dans ce métier ». Vivre des choses intenses devient difficile à gérer dans la vie quotidienne, «  quand quelqu’un se livre et qu’il le partage avec toi, tu dois transformer l’information et en faire quelque chose pour lui. Et t’as pas forcément le temps de le faire avant de rentrer à la maison. Alors soit t’intériorises, soit tu partages avec ton entourage proche. Dans tous les cas c’est compliqué pour une personne extérieure».

 

La rupture est quasiment imperceptible pour l’éducateur spécialisé. L’inconstance est son cheval de bataille : les personnes prises en charge, les outils de travail modulables en permanence, le nomadisme de la profession pour toujours apporter de nouvelles choses.

 

Crédit photo : Flickr/Hello Turkey Toe

 

 

Publié par Vanessa Chicout
le vendredi 24 Juin 2011 à 06:00

 



 
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lundi 15 Aout 2011 à 15:22 Par L'escargot qui s'en tape le coquillard !
 

Moi, à en croire l'article, je suis L'EDUCATRICE spécialisée qu'il vous faut. Les remises en question, c'est un balai continu, c'est de la grande improvisation qui ne sert à rien. Une dernière question : Suis-je bien l'éducatrice spécialisée qu'il vous faut ?

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