Dans la cabine du conducteur de métro

Les Anonymes - la chronique du vendredi sur Durable.com

 

 

Les Anonymes de la semaine sont Fabien, le Che et Robert. Trois sympathiques lascars pour un même métier : conducteur de métro. Chaque jour, avec leurs collègues, ils transportent plus de 4 millions d’usagers. Pendant un bon aller-retour sur une ligne nord-sud du réseau parisien, ces jeunes se sont largement étendus sur leur profession : vie sous terre, grèves, accidents de voyageurs et anecdotes en tout genre. Sans retenue et détendus.

 

 

Dans la cabine du conducteur de métro

 

 

15h26. Embarquement immédiat pour un voyage au bout de la rame dans le sous-sol parisien. En compagnie de Fabien et le Che dans la cabine du conducteur. Depuis le quai, l’espace semble restreint. Mais une fois à bord, c’est plutôt spacieux. Face au confortable siège du pilote, une sorte de console bleue couverte de manettes et boutons clignotants. Un speaker quelque part crache ses instructions. La large fenêtre offre une visibilité à 180°. A droite du conducteur, un strapontin se déplie pour accueillir les curieux usagers. La porte coulissante refermée, Fabien attend le feu vert pour s’élancer. D’autres métros étincelants manœuvrent bruyamment à droite. Signal et sonnette de départ, le métro s’engouffre dans les entrailles de la ville.

 

« La Rolls des métros, c'est le MP89 »

 

Aux commandes de l’engin, c’est d’abord Fabien. Depuis mi-février, il découvre cette nouvelle ligne. Avant, il officiait sur une autre couleur, d’où la présence de son compère en doublon. Le Che le coache en toute amitié car Fabien doit tout réapprendre. « Les métros sont différents. Pour certains, il y a six voitures, d’autres cinq. Certains sont sur rails, d’autres sur pneus. Aussi chaque ligne a sa propre signalisation. Les vitesses ne sont pas les même, les freinages ne sont pas les mêmes. Il faut maîtriser l’itinéraire. » Avant d’entrer dans le vif du sujet, petit cours de sigles et de vocabulaire. Leur employeur : la Régie Autonome des Transports Parisiens. RATP pour les usagers. La Régie pour les salariés. « Reste Assis T’es Payé, sinon Rentre Avec Tes Pieds », plaisante le Che. MF77, c’est le type du métro. MF pour « matériel ferré », 77 pour l’année. « A l’origine, il n’était pas du tout prévu pour Paris, mais pour l’Iran. Sauf qu’il y a eu la révolution et que ça s’est pas fait », poursuit-il tout en surveillant la vitesse de croisière de Fabien. Selon l’instructeur du jour, « la Rolls des métros, c’est le MP89, la ligne 1 par exemple. La cabine est toute simple ». MP pour « matériel pneu » et 89 l’année, toujours.

Les deux collègues contrastent avec le stéréotype fantasmé du vieux conducteur aigri. Ils ont l’air de plutôt bien se marrer. « On dirait pas comme ça, mais c’est compliqué », se défendent-ils avant d’énumérer une à une les étapes de la formation pour devenir conducteur. Pas vraiment de prérequis. Plus de 21 ans, le permis B et un niveau bac permettent de se présenter à quatre jours de tests psychologiques, logiques, scolaires et médicaux. 10% de candidats sont retenus pour une formation à la fois express et intensive de trois mois. A tout moment, les futurs conducteurs peuvent se faire éjecter. Au bout du suspens, un examen de six heures pour recevoir le papier vert provisoire, puis rose définitif. Sésame pour la cabine de tête. Pour Robert, autre jeune pote-collègue qui a embarqué en cours de route, « le bac à côté, c’est de la rigolade ».

 

Leur première motivation : le salaire. Et ils assument !

 

A quatre dans la cabine, le voyage découverte se poursuit dans le noir. Robert a pris le relais au pilotage. Chacun a eu une vie professionnelle avant le métro. C’est plutôt le hasard qui les a conduit à la Régie. Fabien, par exemple, était dans la banque, mais son salaire trop faible l’a poussé à quitter ses fonctions. « Il a essayé de détourner de l’argent pour être un Madoff, mais ça a pas marché ! » dixit le Che. Et apparemment en ce moment, ça recrute pas mal. « Les anciens vont se sauver » avant la réforme des retraites en 2012. Du coup, la profession rajeunit. « C’est bien, ça met plus d’ambiance. Les vieux, ils sont bizarres. On dirait qu’ils sont aigris… » Ils ne s’en cachent pas, ce qui les a attiré, c’est le salaire. En gros avec les primes, leur mensuel net tourne à 2000-2200 euros. 6h30 de boulot par journée entre 5h30 et 1h30 du matin. Six jours travaillés (week-ends et jours fériés compris). Puis trois jours off. Pour un boulot sans diplômes requis, c’est plutôt pas mal. Robert nuance « On est payé sur la responsabilité. C’est pas des pommes de terre et des tomates qu’on transporte ! Y a huit cents personnes derrière. »

Sécurité. Depuis la toute première seconde de formation, les conducteurs sont conditionnés. Procédures, comportements, tout est passé au peigne fin. Et aucun droit à l’erreur. « Si on grille un seul feu rouge, on est mis à pied. Au bout de trois, on perd notre permis, même avec 15 ans de carrière », explique le Che. Robert ajoute : « on n’est pas l’élite, mais pas loin. Par exemple, pendant que je vous parle, je dois tout contrôler. Le signal pour fermer les portes, faire attention si un passager n’est pas au milieu, regarder le feu, vérifier qu’il n’y a rien sur les voies, etc. » Fabien se remémore ses débuts. « Franchement la première année, j’étais hyper stressé et je dormais super mal. Parce qu’en plus on peut se faire virer pour la moindre connerie la première année. Quand on apprend, y a pas de voyageurs. Et tout d’un coup, il faut prendre ça en compte. » Les conducteurs de métro sont en quelque sorte les yeux du PCC. Poste de commandement centralisé.

 

Aujourd'hui, ils ne font plus la grève pour une cafetière

 

Et les grèves alors ?! Comment ça se passe ? « Faut pas croire que c’est la bonne planque ! Le métier a complètement changé. Maintenant c’est comme dans le privé ». Le Che assure qu’aujourd’hui les gars sont dans la rue pour autre chose qu’une cafetière comme ça a pu être le cas auparavant. Le trio comprend cependant les usagers râleurs. « Mais dans le privé, ils peuvent faire la même chose. Se battre pour leurs droits. C’est comme le droit de vote, comme la Tunisie, comme la Libye. Dans la vie, il faut se battre ». Fabien regrette que les raisons des arrêts de travail ne soient que trop rarement expliquées par la presse. « Maintenant que je suis dedans, je me rends vraiment compte de la situation ». Et puis, ajoutent-ils, chaque grève est notée dans le dossier. Et ça joue sur les primes et l’avancement dans les carrières. Ont-ils droit de refuser une grève ? « Oui on peut… mais pas vraiment. La Régie, c’est la solidarité. Si t’y vas pas, on peut te le reprocher. T’es le vilain mauvais canard. On te donne des coups de fouets, lapidation, séquestration ! » Le Che s’emballe…

Le métro redescend vers le sud. Il grince, mais la cabine est plutôt bien insonorisée. Volet « accident grave de voyageur ». Ca ne leur est jamais arrivé. Des collègues leur ont raconté. Le reflexe à avoir, c’est le freinage, puis l’appel aux pompiers et services d’urgence. « Même si c’est un suicide, explique le Che, on te demande si tu aurais pu l’éviter ». Tests d’alcoolémie et anti-drogue. Il rentre dans les détails. « En fait, le mec il ne meurt pas tout de suite. Il est entre les rails et le métro, alors ça fait comme un garrot. C’est une fois qu’on le retire qu’il meurt. En attendant, il souffre, il crie, c’est horrible ». Pour décourager, la RATP fait installer de plus en plus de « portes palières » (pas seulement utile pour l’automatisation des métros) et creuse des fosses sous les quais. Les collègues qui ont vécu pareille histoire réagissent différemment. Certains retournent travailler dès le lendemain, d’autres se mettent en arrêt. « Ca dépend des personnalités ». Mais pour les trois jeunes, ce n’est pas le pire. « Ces gens-là, c’est ce qu’ils veulent. Le plus affreux, ce sont les personnes qu’on pousse. » Et le Che de conclure le chapitre : « ne jamais, jamais, jamais se mettre au bord du quai. Il y a toujours un fou qui traîne ! »

 

« 30 secondes à quai en trop et c’est la fête du slip ! »

 

Heureusement, les moments difficiles sont largement minoritaires. Ce que Robert préfère dans ce boulot, c’est cette impression d’être utile à la société. Le lien social… Et puis conduire un métro ça lui a appris à devenir ponctuel ! Aujourd’hui, il ne supporte plus le retard de ses propres amis. « Ca c’est un truc à souligner. On peut jamais être en retard. Sinon le train il t’attend. Rien que 30 secondes à quai en trop et c’est la fête du slip ! », explique-t-il. Petit message aux usagers qui tiennent les portes… L’incivilité ou l’impatience des voyageurs, le trio la comprend aussi. « Avant de bosser ici, je faisais pareil ! » se marre le Che. « En fait, il faut surtout que les gens réalisent, qu’on ne fait pas ça pour les emmerder ! Si on pouvait faire avancer le métro quand il est à l’arrêt ou en retard, on le ferait ! », peste Robert. Fabien nuance quand même. Sans qu’il ne comprenne pourquoi, le métier intrigue les usagers. Ceux-ci sont curieux de savoir ce qu’il se passe au terminus, où dorment les métros, etc. Il fait monter assez fréquemment des gens dans sa cabine. Le Che nous quitte. Journée de boulot terminée.

Et des moments sympas avec des passagers du métro, les trois mousquetaires en ont des tonnes. « On est les témoins de la vie dans le métro » déclame Robert avec philosophie. Les pickpockets, un petit couple de SDF, les travailleurs de l’ombre, les gens bourrés en costard mais sans chaussures, les musiciens, les colleurs d’affiches, les somnambules en pyjamas. Un vrai ballet. « Ce que j’adore avec ce travail, raconte Fabien, c’est que je peux rencontrer des gens incroyables alors que ça n’arriverait jamais dans ma vie privée ». Une journaliste qui avait interviewé le Dalaï-lama, des seconds rôles de télévision, des chanteurs et danseurs de comédies musicales. Robert, lui, est fasciné par les métiers « des vrais héros » qui agissent sous son nez : les urgences, la police, les pompiers. « On vit en décalage, on voit ce que les gens ne voient pas. »

 

Témoins de la vie dans le métro

 

Déformation professionnelle, à chaque virée à l’étranger ou dans une autre ville, les conducteurs scrutent et auscultent les autres métros. Celui de New York par exemple, Robert le trouve « super crade et plein de rats ». Une quasi obligation de tout regarder. « C’est là qu’on se rend compte de la chance qu’on a de vivre en France, avec tous ces services publics et un réseau aussi fiable ». Ils affirment se battre pour ça. « Si on privatise, vous verrez comment ça va se passer. Regardez à Londres. »

Une petite annonce personnalisée pour conclure ce voyage ? Robert aime bien. Parfois il fait ses annonces en français, en espagnol, en anglais et même en Russe. Ca fait marrer les voyageurs et ça détend l’atmosphère. Pris de court, il rétorque : « non, mais là c’est au milieu du parcours sans raison… Mais bon si on avait été en bout de ligne, j’aurais dit : Mesdames, Messieurs, nous sommes arrivés au terminus.  N’oubliez pas de passer acheter du pop corn pour le match de ligue des champions ce soir. Excellente journée à tous. »

 

Retrouvez tous les vendredi Les Anonymes, créateurs de lien social et facilitateurs d’existence. Leur mot d’ordre est la discrétion. Point besoin de reconnaissance officielle, assurent-ils, cela fait partie du job. Un sourire leur suffit. Infatigables combattants de la morosité ambiante, leur présence est devenue essentielle.

 

Crédit photo : lepoSs - Flickr

 

Publié par Delphine Rigaud
le vendredi 25 Février 2011

 



 
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mercredi 9 Mars 2011 à 09:37 Par jose92
 

il y a une nenete condu metro qui nous raconte des blagues super le metro je suis sur la ligne 13 tres populaire

jeudi 3 Mars 2011 à 16:46 Par palom
 

Charmante virée oui, mais quel est le pourcentage de conducteurs de métro aussi sympa??? ils ont raison de se battre pour leurs droits mais quand même les grèves, c'est bien bien chiant....

mercredi 2 Mars 2011 à 17:39 Par gus
 

I like !

dimanche 27 Février 2011 à 15:50 Par Laure De la 1ère mi-temps du match de rugby
 

Merci pour cette virée en charmante compagnie. Ca donnerait presque envie de tout plaquer pour devenir conducteur de métro!
A défaut d'y consacrer ma vie, je ne manquerai pas d'y consacrer quelques arrêts à mon prochain rendez-vous métropolitain!

vendredi 25 Février 2011 à 16:48 Par Marie S
 

Super article ! Amusant de passer de l'autre côté du miroir, dans la cabine ! J'y repenserai la prochaine fois que je maudirai la RATP à cause d'un métro raté ou d'une grève!

vendredi 25 Février 2011 à 12:23 Par ratch
 

@Gin Tonik. Pareil! Ce matin, j'ai pas eu la chance de tomber sur ces 3 chauffeurs. Mais bon c'est plutôt rare que les conducteurs soient mal lunés. Je suis déjà montée dans la cabine. Et plusieurs fois! C'est vraiment marrant. Allez, tous les lecteurs de cet article, grimpez tous dans la cabine!!!! Ils adorent ça, parce que tout seul dans le noir, c'est pas toujours marrant. Surtout avec tous les mecs derrière qui font la gueule!
J'adore la phrase "on transporte pas des pommes de terre"! Quand on y pense, c'est vrai qu'on leur confit un peu nos vies...

vendredi 25 Février 2011 à 11:51 Par Gin Tonik
 

Ce matin, je cours comme un dératé pour attraper le métro, j'entends la sonnerie qui retentit, je sens que je vais pouvoir l'attraper... et hop: les portes se referment devant moi...

vendredi 25 Février 2011 à 11:49 Par Flôô
 

J'aiiime !!

vendredi 25 Février 2011 à 11:47 Par Guevara
 

Il a l'air sympa le Che !

vendredi 25 Février 2011 à 10:01 Par Benoît Vasseur
 

Ce matin, je descends les escaliers du metro pour arriver sur les quais. A la dernière marche, j'entends la petite sonnerie de départ... Je vais louper mon métro
Le conducteur me voit et me fait un sourire.... et ne part pas!! Je peux rentrer dans le train
Une belle journée s'annonce pour moi: merci la régie!

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