Coiffeur, psychologue de quartier

Les Anonymes - La chronique du vendredi

 

 

« Sandra ! Un shampoing-coupe-brushing pour la dame ! » en guise d’introduction. Sandra s’approche, le sourire ruminant version Hollywood chewing-gum. Jolie demoiselle très « distinguée ». La jeune coiffeuse dépouille la cliente de ses effets personnels, la pare d’une magnifique toge anti-cheveux coupés et l’installe dans le fauteuil devant une pile de magazines people. « Alors, on vous fait quoi ? Dis donc vous avez le cheveux sec hein… va falloir faire un petit soin hein... Vous êtes déjà venue chez nous ? Qui vous effilé les cheveux comme ça ? C’est dommage hein… parce que ça vous fait perdre tout le volume hein. On va pour rattraper ça, vous allez voir. Et pour le brush, je vous fais des anglaises pour changer ? » Les questions fusent devant le miroir. La cliente, enfoncée dans le siège, répond avec nervosité, tandis que Sandra passe ses doigts dans la chevelure sèche et trop effilée. Sculptage factice et tentative d’imagination. Cliente et coiffeuse se mettent d’accord sur la marche à suivre. Contrat de confiance établi. Prochaine étape, le bac.

 

 

Enseigne d'un coiffeur

 

 

Vite coupé, bien coiffé

 

C’est l’heure de pointe dans le salon. Les ciseaux coupent. Les cheveux tombent. Les séchoirs soufflent. Les teintures prennent. Les coiffeuses s’activent avec précision. La dizaine de fauteuils est pleine. Chorégraphie chronométrée.

 

Le quotidien de Sandra, c’est une quinzaine de clients. Un toutes les 30 minutes, entre 10h et 19h. « Pour bien faire les choses, on devrait en passer 45 avec chacun. Mais bon, c’est le concept qui veut ça. Alors on s’adapte ». Une chaîne pas chère. Vite coupé, bien coiffé. Les confidences en sus. « Ca va madame, pas trop chaud ? » La cliente secoue la tête de gauche à droite. Debout derrière le lavabo, Sandra masse le cuir chevelu.

 

Toutes les demi-heures, la jeune coiffeuse raconte sa vie et écoute celle des autres. « On est des vrais psychologues de quartier ! Les gens nous parlent sans qu’on leur demande. Comme si leur couper les tifs suffisaient pour qu’ils aient confiance en nous ». Et Sandra aime ça. « Ah ben vaut mieux, vous partiriez en courant sinon ! ». Psychologue à 25€ la séance mensuelle pour les réguliers, c’est plutôt bon marché.

 

Confidences sur le fauteuil

 

La clientèle type ? Des séniors, des ménagères de moins de cinquante ans et quelques hommes. Le salon est situé chez les bourgeois. « Mais ils sont gentils quand même ». Comme pour les en excuser. Les potins oui, mais la patience surtout. « Les personnes âgées par exemple, nous répètent tous les mois les mêmes choses. Il faut un peu jouer les surprises ».

 

Sandra leur trouve encore une excuse. « Finalement à part voir le kiné ou l’infirmière, on est quasiment leur seule visite à l’extérieur. Et surtout elles ne viennent pas pour qu’on règle leur problème, mais pour les embellir encore un peu. Alors elles se lâchent les petites vieilles ! ». Et le secret professionnel ? « Ca dépend des gens », avoue Sandra. La jeune banlieusarde  reconnaît ne pas toujours tenir sa langue. Sauf avec ses clientes préférées. « De toute façon quand quelqu’un parle, tout le monde en profite ! » Comprendre : le bruit des sèche-cheveux ne couvre pas les chuchotements sous coups de ciseaux. Shampoing terminé. Soin appliqué. Sandra réceptionne une autre cliente en attendant.

 

Profession multifonctions

 

Mêmes questions face au miroir. Cette fois-ci ce sera pour une teinture. Ca tombe bien, Sandra est coloriste. « C’est une spécialisation en plus. On fait d’abord 2 ans de CAP. Puis on passe un brevet professionnel qui nous oriente vers un type de coupe, masculin, féminin, colorisme, visagisme, etc. »

 

Le brevet n’est pas obligatoire, mais il vaut mieux aller au bout pour intégrer de bonnes maisons. Sandra est encore jeune, à peine 19 ans et en toute fin de formation en alternance. « Je déteste l’école, la théorie. Mais je sais que je dois passer ce brevet pour ne plus avoir à couper, ni brusher ». Une coiffeuse qui ne coupe plus, c’est possible ? Pour Sandra oui, si elle fait valoir ses qualités de coloristes. «  C’est rassurant, s’écrie la cliente angoissée. Vous ne savez pas ou vous ne voulez pas ? » Sandra l’apaise. « C’est juste une question de goût madame. Ne vous inquiétez pas ! Je peux vous montrer mes diplômes si vous voulez ».

 

L’expérience du pas cher

 

Aujourd’hui, dans ce concept pas cher, Sandra emmagasine de l’expérience. « Avec ce type de salon, c’est vraiment difficile parce qu’on nous demande d’être hyper polyvalent. On doit être capable de tout faire, tout de suite et en un temps record. C’est pas pour les débutants ». Le soin est rincé, direction le miroir. La coupe peut commencer.

 

Autre intérêt du pas cher, Sandra voit une clientèle très variée. Par conséquent un cheveux varié. Mais c’est surtout l’aspect psychique qui la branche. Etablir le contact avec les clients, les rassurer, les mettre en confiance, car sur le fauteuil, le client est impuissant. « On découvre qu’on a un vrai impact sur leur vie et quelque fois sur leur confiance personnelle. Si la cliente ressort avec l’impression que je l’ai ratée, ça peut trop jouer sur son mental ! » Vie ratée pour coupe mal léchée.

 

Heureusement, ça ne lui est encore jamais arrivé. « Mais j’ai une collègue qui pensait avoir bien fait son boulot. Sauf que la cliente est partie en pleurant… »

 

Grand physique, petit salaire

 

L’équipe est jeune, féminine. Le turnover intense, déroutant. « C’est hyper physique ici, les salariés ne restent pas longtemps. Vous imaginez 8 heures debout à courir partout et enchaîner autant de clients ? Toujours souriante et dynamique ? » Sandra est là depuis un an et demi. Elle est épuisée. Tout ça pour 1100 euros par mois.

 

Les coups de ciseaux sont finis, commence la mise en plie. Sandra tire sur la brosse. La cliente, plongée dans son magazine ne bronche pas.

 

Pour augmenter son salaire, il faut passer manageur. Il peut alors monter jusqu’à 1800€. Celle du salon est sympa raconte Sandra. « Mais c’est pas le cas partout. Et moi je supporte pas les gens autoritaires… » Pas suffisant pourtant pour la faire rêver à l’ouverture de son propre établissement. « Ah non ! Me crever au boulot pour être sûre de faire mon chiffre, m’endetter jusqu’à la fin de mes jours et ne pas en profiter, non merci ! »

 

Par contre quitter la formule, oui. Bientôt peut-être pour se rapprocher de son compagnon qui attend une réponse de job dans sa banlieue d’origine. « Ma vie peut basculer d’une minute à l’autre aujourd’hui. J’espère que vous allez me porter chance ! » Shampoing-coupe-brushing, mission accomplie. La cliente est satisfaite. « Au suivant ! »


Crédits photo : degrés 360

 

 

Publié par Delphine Rigaud
le vendredi 25 Mars 2011

 



 
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