Chez Rosa - Concierge à Paris

Les Anonymes

 

 

Les Anonymes sont des créateurs de lien social, des facilitateurs d’existence. Leur mot d’ordre est la discrétion. Point besoin de reconnaissance officielle, assurent-ils, cela fait partie du job. Un sourire leur suffit. Infatigables combattants de la morosité ambiante, leur présence est devenue essentielle. Rencontre avec Rosa, pour ce premier volet, concierge dans un immeuble du 17ème arrondissement de Paris. Retrouvez tous les vendredi cette nouvelle chronique sur notre site. 

 

Chez Rosa, rigueur rime avec bonheur

 

« Chez Rosa », ce n’est pas le nom du dernier bistro à la mode. Plutôt celui que devrait porter cet immeuble du 17ème arrondissement de Paris, côté chic et haussmannien. Rosa est née colombienne, devenue française par le plus grand des hasards et s’épanouit depuis 10 ans en « maîtresse de maison ». Concierge, gardienne, Rosa s’en fiche. Pour elle, c’est la même chose. Et puis l’étiquette ne veut rien dire, ce qui compte c’est ce qu’elle en fait.

Une fois passé derrière les traditionnels rideaux, l’antre de Rosa ne ressemble en rien à l’idée que l’on aurait pu s’en faire. Une belle odeur de parfum imprègne le recoin des paquets destinés aux locataires. La vaste pièce de séjour est occupée par deux canapés et Binky, le « délicat » Jack Russel qui se méfie toujours des inconnus. A la demande de Rosa, il se résigne et s’affale les quatre fers en l’air dans sa panière. Un grand écran de télé trône face aux canapés. A droite de la fenêtre qui donne sur la cour, une petite table et trois chaises. La sienne, celles de son mari et de son dernier fils. Les tons sont sobres, la décoration minimaliste. Seul détail notable, deux drapeaux. Deux tricolores. La Colombie pose aux côtés de la France. Deux étendards inséparables qui résument à eux seuls l’histoire de sa vie.

 

 

« Dans la vie il y a toujours des récompenses »

 

 

En 1990, Rosa outrepasse les recommandations de son mari arrivé illégalement en France deux ans plus tôt. Elle refuse son rôle d’épouse et mère parfaite restée au pays et décide de le rejoindre. Par l’Espagne une première fois, armée d’un visa touriste. Son mari devra l’y retrouver. Mais arrivés en terres ibériques, tous les passagers colombiens de l’avion sont sommés de retourner dans leur pays. De la drogue a voyagé à bord. Rosa est renvoyée, mais refuse de se résigner. Trois mois plus tard, alors qu’elle s’apprête à payer son nouveau billet pour l’Espagne, une amie la fait changer d’avis. « Allons plutôt en France ! » La décision est prise en un éclair devant l’agence de voyage. « C’était mieux d’apprendre une nouvelle langue plutôt que de rester dans un pays où on parle déjà l’espagnol ». Bras dessus, bras dessous, les deux copines s’envolent pour l’Allemagne. A l’époque, aucun visa n’est demandé à l’entrée. Francfort, Cologne, Strasbourg, Gare de l’Est. Avec une mini valise pour ne pas éveiller les soupçons. Sans l’aval de son mari – « C’est moi, je suis Gare de l’Est ! ». Sans parler un mot d’anglais, ni d’allemand, ni de français. Et sans papiers.

 

20 ans après, cet épisode digne d’un film d’espionnage fait sourire la concierge. Fille de caractère, ce que Rosa veut, Rosa l’obtient ! Son poste de concierge, l’énergique colombienne aura mis presque une décennie à le décrocher. Elle qui n’avait jamais travaillé hors de sa maison démarre par les ménages. Chez les particuliers, dans des entreprises. « Toujours déclaré ! ». Sa domiciliation est son « passe-papiers ». Chaque année, le couple s’acquitte de ses impôts, sa redevance. Chaque mois, de ses abonnements de métro, son loyer, ses factures. Et sans aucune aide de l’Etat. Rosa les a toujours refusées. Et quand elle ne peut pas les refuser, elle peste contre les files d’attente.  « La France m’a tout donné. Je ne vais pas en profiter. En Colombie, on doit payer pour avoir des enfants, ici on me donne de l’argent ! » C’est cette droiture qui lui a certainement permis d’obtenir la nationalité française. « Dans la vie il y a toujours des récompenses », répète-t-elle inlassablement.

 

 

« Ni trop gentille, ni trop méchante »

 


Après huit années d’astiquage, Rosa est proposée comme concierge remplaçante, dans ce fameux immeuble du 17ème. Très vite, son efficacité redoutable et sa gestion méticuleuse du bâtiment séduisent son employeur. Egalement plébiscitée par les locataires (entreprises et particuliers), Rosa passe du temporaire à l’indéterminé. Et depuis 10 ans, c’est elle la « patronne » ! Entretenir, surveiller, accueillir. Huit heures par jour. Démarrage officiel à 7h, mais officieux à 6h, à cause du passage des poubelles. Rosa n’est pas difficile. « S’il faut le faire, je le fais. » Une belle coupure à la mi-journée lui permet de profiter de son jeune fils. Payée le smic avec un loyer de 150€ toutes charges comprises. Rosa est heureuse de sa condition. Pour rien au monde elle ne lâcherait ce travail. Pas même pour rentrer vivre en Colombie. La situation économique a pourtant bien changé depuis son départ. Elle ne se sent pas prête. Et ici, tout le monde la retient.

Son rôle n’est pourtant pas évident, car Rosa ne peut pas toujours répondre positivement aux demandes des occupants. « Il ne faut pas être trop gentille, ni trop méchante. » Du haut de son mètre cinquante, Rosa impose le respect avec une pointe d’accent. Quand un salarié oublie sa clé, il doit passer par son supérieur pour que Rosa lui ouvre. Dans la cour, voitures, vélos et scooters ne peuvent franchir la douane Rosa sans autorisation. Le sourire charmeur ne suffit pas, même temporairement. « Si je laisse une fois, tout le monde va me demander. » Rigueur. Cela n’empêche pas les locataires de venir se confier. Ses bons yeux et bonnes oreilles ne trahissent jamais. Ce qui se dit à Rosa, reste avec Rosa. L’atypique gardienne fait valser le stéréotype de la concierge pipelette. « Je parle beaucoup de moi. Je raconte toute ma vie, gesticule-t-elle, mais jamais je ne vais parler des autres. C’est une question de confiance. » Preuve de son succès, les anciens locataires reviennent la voir.

 

Seconde famille

 

Dans le quartier, Rosa apprécie les commerçants, mais fréquente peu ses confrères. Une majorité de portugais. Rosa ne les aime pas trop. Juste une qui travaille juste à côté. Pas communautariste pour un sou, elle rassure. « Ils travaillent beaucoup trop et ne profitent jamais de leur argent ! La vie est trop courte et en plus on n’en a qu’une ! » Et puis, ces concierges-là, ils parlent. Et Rosa ça l’énerve. Encore la confiance.

Depuis l’épisode du cambriolage, les occupants peuvent avoir confiance. Trois nuits dans la même semaine, des voleurs se sont introduits dans le bâtiment. Les deux premières fois, Rosa et son mari étaient en vacances. Mais la troisième, les malfaiteurs s’en souviendront. Réveillé en sursaut dans la nuit, l’époux de Rosa, pieds nus, en marcel et bermuda, a poursuivi le cambrioleur qui s’était emparé d’ordinateurs portables. Disparu dans les alentours du parc Monceau pendant une heure, le voilà qui débarque essoufflé mais chargé des objets dérobés. La police a halluciné. « On se sent un peu responsable. Ici, c’est comme une famille, il faut faire attention. »

Et sa famille, elle la bichonne. Depuis son arrivée, Rosa bouscule les choses : sécurité renforcée, un vrai local à poubelle, un hangar à vélo, de nouvelles peintures choisies par ses soins. A 43 ans, jamais Rosa n’aurait imaginé réussir un tel parcours. « Je suis athée, mais ma mère m’a toujours dit : ma fille même si tu crois pas en Dieu, tu dois avoir des valeurs pour être quelqu’un de bien. » Des valeurs qui l’ont conduite de la Colombie à Paris. De sa vie de mère au foyer à « concierge en chef » dans les beaux quartiers. « Dans la vie, il y a toujours des récompenses ». Pour les locataires de l’immeuble, la leur s’appelle Rosa. Bonheur.

 

Photo : ilhan gendron / Flickr

 

 

Publié par Delphine Rigaud
le vendredi 11 Février 2011

 



 
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vendredi 25 Février 2011 à 10:25 Par Maylis
 

Génial,très bon créneau....super touchant et bien écrit ! exactement ce qu'on aime lire et qui nous interesse ; la vie des gens tout simplement. C'est pour ça aussi que j'aime mon métier....sur le fauteuil,beaucoup de confidences et de témoignages de vie extraordinaires.

vendredi 18 Février 2011 à 18:44 Par Delphine Rigaud
 

@Fan et @Les Impatients, la suite, c'est par ici : http://www.durable.com/actualite/article_bienvenue-au-pub_1505
Rendez-vous tous les vendredi sur notre site pour une nouvelle rencontre anonyme !

jeudi 17 Février 2011 à 11:10 Par Les impatients
 

Hâte d'avoir la suite de la série !

jeudi 17 Février 2011 à 08:29 Par Aude B.
 

Très bien écrit. Je vois l'immeuble et le sourire de Rosa, du haut de son mètre cinquante. :) Bravo!

mercredi 16 Février 2011 à 11:01 Par Wisigoth
 

touchant !

mardi 15 Février 2011 à 22:28 Par lesbories
 

bravo... humanité, humanisme, respect, autorité, honnêteté, gentillesse, attention, fermeté, effort, travail, et j'en passe... autant de valeurs sûres et DURABLES !! et encore plus quand c'est Rosa qui les véhicule...

mardi 15 Février 2011 à 18:28 Par par May
 

ROSA une perle Rare, en Or, pleine de Soleil et d'Amour et mise en valeur par une journaliste attentive pour le plaisir de tous. Heureux locataires !

lundi 14 Février 2011 à 18:20 Par Gin Tonik
 

Rosa, j'ai une question: Comment fait-on pour te rencontrer ???

lundi 14 Février 2011 à 18:10 Par une fan
 

Un article sans précédent. J'adore cette idée de faire d'un sujet quotidien un grand article avec des regards neufs d'un journaliste attentionné !

lundi 14 Février 2011 à 10:09 Par diggery
 

un peu de social sur votre site, ça fait du bien!

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