Caissière et fière de l'être

Les Anonymes - la chronique du vendredi

 

 

« Samira, 45 ans, deux enfants, grande gueule et caissière ». Entre deux bips, autoportrait à peine caricaturé d’une hôtesse de supérette. Depuis presque dix ans, notre anonyme de la semaine occupe l’un des six fauteuils d’une enseigne franchisé de quartier. Dix années à répéter ces mêmes gestes. La main gauche attrape, passe, repose. La main droite pianote sur le pavé numérique. Abrutissant, peu épanouissant, épuisant. « Heureusement, il y a les clients ! »

 

 

Une hotesse de caisse en supermarché

 

« Caissière ! Hôtesse de caisse, c’est pour les culs pincés ! »

 

Samira est une boule de nerfs. Petite, bien portante, chevelure cuivrée. Le sud de la méditerranée est gravé dans son prénom comme sur son visage. Parfaitement à l’aise avec sa quarantaine, elle rayonne et se marre sur son trône face à la machine. Archi-tonique, son débit est inarrêtable. Le tutoiement facile en prime. « Attends, tu peux dire caissière, ça sert à rien de maquiller ! J’ai pas honte de mon métier. Hôtesse de caisse, c’est pour les culs pincés ! » Le milieu de matinée est très tranquille. Peu de clients dans les parages. Notre caissière, donc, démarre son récit.

 

Ce métier, Samira ne l’a pas choisi, mais elle a toujours refusé de le subir. « La caisse m’a sauvée… » Un bac professionnel en comptabilité pour simple diplôme. Un milieu familial machiste à souhait. A 19 ans, Samira se retrouve mariée. A 22, les mômes en plus. « Stéréotype » de la vie de quartiers. Pendant plus de quinze ans, Samira subit les humiliations d’un mari ignare. « Je n’avais rien de droit de faire sans qu’il ne m’accompagne. Tu m’imagines coincée chez moi ? Il était pas violent, mais vicieux. C’était affreux… Mais le plus dur c’était ma famille qui refusait d’ouvrir les yeux ».

 

« Mes parents n’ont  pas immigré pour que je nettoie la merde des gens. »

 

Après quinze années dans son rôle d’épouse parfaite et soumise, Samira se fait la malle, emportant avec elle ses deux adolescents. Depuis la famille lui tourne le dos. « C’était bien beau de divorcer, mais c’était pas avec la pension de mon ex-mari que je pouvais faire vivre mes enfants. » Les propositions d’emplois se cantonnent au nettoyage chez des particuliers ou en entreprise. « Mes parents n’ont pas immigré en France pour que je nettoie la merde des gens. Alors j’ai tout refusé ».

 

Jusqu’au jour où elle-même cliente de la superette découvre une petite annonce. « Recherche hôtesse de caisse à temps complet ou partiel pour poste fixe ou remplacements ». Samira postule et une semaine plus tard, elle se retrouve sur le fauteuil de la caissière. « Avec mon bac compta, j’ai tapé dans l’œil du patron qui cherchait quelqu’un rapidement. J’étais un peu rouillée, mais j’avais pas peur des chiffres. »

 

Robin des bois de supermarché

 

Une demi-journée de formation sur la caisse « à l’aise » et c’est parti pour le grand saut. Sur le terrain, la réalité est tout autre. « Ce qui m’a le plus coûté, c’est la clientèle. Ne pas faire attendre, vérifier qu’ils ont donné le bon montant, garder le sourire même quand tu sers un con qui te manque de respect. Ben ouai, j’ai le sang chaud ! » Sans oublier le flicage pour éviter les vols.

 

« C’est dur quand tu vois quelqu’un qui pique parce qu’il a faim. J’ai jamais volé de ma vie, mais juste après mon divorce, il m’est arrivé d’y penser pour survivre ». Quand ce sont des jeunes, Samira gueule un bon coup « pour leur mettre la honte ». Le patron gère la suite avec un simple coup de fil aux parents. Quand ce sont des adultes, la caissière se transforme parfois en Robin des bois de supermarché. « Une fois, j’ai vu une maman magrébine avec sa fille. Elle avait caché des pots de bébé dans son sac. J’ai fait style que j’avais rien vu… »

 

Montre moi ton panier, je te dirai qui tu es

 

Avec les années, Samira a appris à apprivoiser les clients. « Les réguliers me connaissent, alors on prend le temps, on blague ». Pour les irréguliers, Samira a toujours une petite remarque sur leur style vestimentaire, leurs achats ou leur comportement. « Quand un client est au téléphone, je lui dit ‘ passez le bonjour pour moi ‘. Alors il raccroche et il s’excuse. Non mais, on n’est pas des machines ! ». Quelques fois, il lui arrive de donner des conseils sur la marchandise. « Ah oui, ça j’ai goûté la semaine dernière. C’est bon, mais ajoutez des herbes fraiches ».

 

Son jeu préféré ? Deviner le style de vie et l’humeur du client selon son panier de courses. « Avec les collègues, on fait des paris comme ça pour rigoler. Une fille mignonne, très fine qui a un panier bourré de chocolat et de glaces, vous pouvez être sûre qu’elle a un chagrin d’amour. Un homme en costard qui achète que des plats préparés, il est célibataire ! » Alors les caissières lui font du charme. « C’est pas encore arrivé qu’un client craque, pas ça met une bonne ambiance toutes ces bonnes femmes qui gloussent ! »

 

Bip-bip, tendinite, automatique

 

Ca, c’est le bon côté du métier. Le revers, ce sont les horaires, le stress, la cadence, la peur de l’erreur de caisse, la pression du chiffre, le smic, le bip-bip assourdissant. Et ce geste incessant, perturbant. La tendinite est la maladie chronique de la caissière, mais jusqu’à présent Samira y a échappé. « J’ai un bon physique ». Les conditions de travail sont dures reconnaît-elle, mais rien à voir avec les postes dans les supermarchés de hard discount, ceux qui bradent les prix et les salaires des employés.

 

« J’ai une copine qui travaille dans un magasin comme ça. Elle me raconte de ces trucs… Là-bas il faut tout faire. On les appelle des hôtesses polyvalentes. Elles mettent dans les rayons très tôt le matin et dès qu’il n’y a plus de clients en caisse. Elles doivent même nettoyer le parking. Il n’y a quasiment que des temps partiels qui ne restent pas. » Rien que pour ça, Samira ne se plaint pas. « Au moins ici, les employés durent. On a juste une étudiante qui est là le samedi et pour les remplacements le soir. Ca fait qu’on a une bonne ambiance dans l’équipe. Tout le monde se connaît et le patron nous respecte. »

 

Surtout, il refuse l’automatisation des postes. Par principe. Les caisses sans caissières se multiplient depuis quelques temps chez les concurrents. Gagner du temps, pour gagner de l’argent, c'est pas son truc. « On n’est pas dans une usine de voitures. Il y a des êtres humains en face. Je comprends pas cette société où il faut de la technologie partout. Et la valeur du travail alors ? Et le social alors ?! » Derrière leurs tapis roulants, Samira et ses collègues encaissent ce travail à la chaîne. Bosseuses pas paresseuses, elles distillent entre deux bips leurs petites blagues et font le lien social. « Vous verrez au final où iront les gens quand ils en auront marre de parler à des machines. Ca sera la révolution des caissières ! »

Publié par Delphine Rigaud
le vendredi 8 Avril 2011

 



 
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samedi 27 Octobre 2012 à 21:12 Par ica69
 

nous les caissières nous sommes obligés de supporté les clients de mauvais humeurs, ceux qui volent et ceux qui nous prennent pour des sous m**** on reste des humains comme tout le monde

mardi 26 Avril 2011 à 15:47 Par gomi
 

felicitation je vais en france environ tout les deux ans 3 mois et je doit avouer que tout le monde ne st pas comme toi et c est dommage . on ma souvent remballer pourparce que je posee des question spoit disant stupide mais par contre j avouer quand mem que 60 %des caissiere etait gentille ce qui et pas mal alors continu dans la bonne vois et encore felicitation

vendredi 8 Avril 2011 à 15:53 Par fan
 

@valérie, j'ai lu le bouquin. Il est génial !

vendredi 8 Avril 2011 à 11:33 Par valérie
 

Samira est excellente ! Elle me rappelle cette caissière qui tient un blog et qui a écrit un livre sur son travail quotidien. Je vous le conseille ! Le blog s'appelle "Les tribulations d'une caissière", voila le lien : http://caissierenofutur.over-blog.com/
Apparemment, un film doit être tournée sur le sujet. Il y aura même une version américaine! Je crains que ce soit du niveau des remakes "les visiteurs", mais c'est génial qu'un "petit" métier, ignoré et déconsidéré soit la star d'une production hollywoodienne.

vendredi 8 Avril 2011 à 10:36 Par mary
 

Très sympathique Samira, merci pour ce rayon de soleil matinal. Pour une fois que l'on parle de votre profession en d'autres termes. Ca fait plaisir ! Cependant cela n'empêche pas de penser à vos collègues qui ont moins de chance que vous et dont les patrons se comportent comme des bourreaux!
Très amusant le coup du téléphone portable ! Je tiens moi-même un commerce, je m'en inspirerai!

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