Bienvenue au pub

Les Anonymes

 

 

Deuxième volet des Anonymes, créateurs de lien social, à retrouver chaque vendredi sur notre site. Rencontre cette semaine avec Sylvie et Gilles, propriétaires d'un pub à Paris. Bretons d'origine (région de Saint-Malo) et celtes de culture, ils accueillent depuis vingt ans leurs clients avec naturel et simplicité. Fan de motos, le couple rêve de parcourir le monde au guidon sa Harley.

 

Saint-Malo

Saint-Malo, région de repli et de ressource pour Sylvie et Gilles

 

Parler de lien social avec Sylvie, c’est un peu comme prendre un cour de pâtisserie avec un premier ouvrier de France. Depuis vingt ans, la blonde à lunettes blanches regarde passer la vie derrière son bar aux côtés de Gilles son mari. Bien calée dans sa chaise haute, Sylvie, tirée à quatre épingles, énumère une à une les anecdotes qui ont ponctué sa vie de propriétaire de bar. Ses yeux brillent dans l’ambiance feutrée du pub. Le sourire jusqu’aux oreilles, la tenancière laisse éclater son rire tonitruant et franc. Derrière le comptoir, Gilles cultive son look mi-motard mi-flibustier. La houppette bien dressée sur sa boule à zéro, la barbiche affinée, l’oreille percée et baguée, il se prépare à recevoir la clientèle de la soirée.

 

Leur pub, c’est la vie. Leur vie, c’est le pub. Depuis 1990, les gens passent et confient à Sylvie et Gilles un bout de leur quotidien. Pendant la première décennie, l’établissement est une brasserie. L’attraction, c’est la cuisine française et régionale de Sylvie. Elle en est fière. Une pause en milieu de journée. Mais, ce n’est pas l’idéal pour discuter avec les clients. « Dans la brasserie, explique Sylvie, les gens viennent pour se faire servir. Il faut faire vite, ils sont pressés et peuvent se comporter comme des pachas de Marrakech ! » Avec le pub, le temps joue en leur faveur, les client sont plus relax. Impossible de passer commande sans s’accouder au bar et bavarder avec les patrons. « Le matin, ajoute Sylvie, les gens se lèvent et font la gueule. Dans le métro, ils font la gueule. Au boulot, ils font la gueule. Quand ils rentrent chez eux, c’est leur bonne femme qui fait la gueule. Ici, ils viennent passer un bon moment et ne parlent pas de leurs problèmes. »

 

 

Le côté affectif, leur marque de fabrique

 

 

Chez Sylvie et Gilles, toutes les couches de la société se côtoient. La veille, le maire d’une grande agglomération de France est venu boire un coup. Ce soir, les étudiants trinqueront à l’avant veille de week-end. Avec le passage de la brasserie au pub, la clientèle a changé. Plus internationale, plus jeune, plus festive. Plus simple et moins costumée. Ici, on vient jouer aux fléchettes, regarder les matchs de rugby, fêter les victoires, rencontrer, raconter, se marrer. Sylvie donne du « tu » et du prénom à tout va. Et les clients aiment ça. Le côté affectif, c’est leur marque de fabrique. Comme cet américain qui venait tous les jours avec son bouquin. « Il ne parlait pas un mot de français, et moi mon anglais… Donc on parlait avec les mains. Et puis, il a appris la langue. Et onze ans après, on est toujours en contact. » Encore, cette jeune japonaise qui déambulait en kimono dans le quartier. Un jour, elle a poussé la porte boisée du pub dans sa tenue traditionnelle. Choc culturel et émotionnel. Mariée à un américain, elle envoie régulièrement des nouvelles depuis New York. Ou encore cet anglais fan de rugby reconnaissable à son traditionnel et amical « on va vous enc. bande de c. » d’avant match. « Je t’en ferais des listes ! Tous ces jeunes pourraient être nos mômes. D’ailleurs, combien de fois j’ai entendu ‘vous êtes mes parents’ ».

 

Sylvie raconte qu’elle ne joue pas à l’assistante sociale. Son plaisir, c’est mettre les gens en contact. Parfois, l’alchimie prend tellement bien que les coups de foudre se transforment en gamins. Leur « mur à bébé » expose fièrement les enfants du pub. Avec les photos et faire-parts de naissances, des notes intimes rendent hommage aux propriétaires du lieu. « Ca, ça vaut toutes les Rolex ! ». Rares ont été les expériences difficiles. Parfois, quelques déceptions. D’anciens clients qui ne donnent plus de nouvelles. Mais Sylvie leur trouve toujours des excuses. « Ils ont pu avoir des problèmes dans la vie. S’ils revenaient, c’est sûr ils repasseraient. » La clé de leur réussite ? « Il faut considérer les gens. A toi de leur faire passer un bon moment. Derrière le bar tu les ressens. Même un con, tu le repères tout de suite ! ». Elle se marre. Mais c’est pas du social assure-t-elle. A quelques exception près. Elle se remémore un jeune sidéen qui les avait aidé à construire le bar après la période brasserie. Sylvie lui apportait ses repas quand il n’en pouvait plus. Lorsqu’on lui demande si elle pourrait écrire un bouquin sur toutes ces rencontres, elle répond « ça intéresserait qui ? ».

 

 

« Mais qui veut bosser sept jours sur sept ? »

 

 

A les entendre, leur boulot est le meilleur job du monde. Pourtant, les indépendants, les artisans, disparaissent peu à peu. « Mais qui veut bosser sept jours sur sept ? » Leur repos, c’est quatre jours par mois, deux semaines l’été et trois jours à Noël. Et puis la concurrence est rude. Les chaînes se multiplient. « C’est comme Carrefour, plus t’es gros moins c’est cher », marmonne Gilles. Gagner honnêtement leur vie, sans combines, ne pas faire du business juste pour le « pognon ». Tout à leur honneur. « C’est pas pour ça qu’on est milliardaire ! » L’affaire de la cigarette leur a aussi fait perdre pas mal de monde. Ils ne s’en plaignent pas, mais quand même. Le couple reconnaît qu’il se débrouille plutôt bien à son échelle. Autour d’eux, beaucoup de bars ont disparu. Eux, ça fait vingt ans qu’ils tiennent le coup. Parce qu’ils aiment ça. « C’est du bonheur. » La relation avec les fournisseurs se passe bien. Ils touchent du bois. « Le tout c’est de bien acheter pour bien revendre. » L’art de la négociation.

 

Le revers de la médaille, c’est aussi la mauvaise réputation de leur profession. On les traiterait presque de faiseurs d’alcooliques. Gilles s’énerve. « La loi est trop vieille. Et puis l’épicier, on ne lui dit rien ! » Un jour, des jeunes qui avaient acheté leur alcool chez l’arabe du coin sont venus leur demander s’ils avaient des jus de fruits. Sylvie pointe du doigt les enseignes spécialisées comme généralistes qui ne vivent pas sous le coup d’un procès en responsabilité. « Tu la boiras pure ta vodka ! » leur avait-elle rétorqué. Leur conseil à ceux qui veulent se lancer dans le métier ? « Il faut bosser. Ne pas se foutre de la gueule des gens. Respecter l’être humain, pas le client. Client, c’est pas un critère. » Métier-passion.

 

 

Penser à l'après

 

 

En coulisse, le côté gestion plaît à Sylvie malgré le manque de temps. Gilles lui préfère le bar. Aussi, selon l’homme de la maison, « Sylvie c’est l’œil. » C’est elle qui assure « le maintient de l’ordre ». « C’est plus facile de virer un mec bourré quand tu es une fille. Entre deux gars, il y a forcément un rapport de force. Alors qu’avec moi, je lui dis de partir, il part. Par contre, femme contre femme ça va pas ! » Chacun son job. Et le boulot n’a pas abîmé leur couple. Deux personnalités complémentaires qui se sont rencontrées en 1971 alors qu’elles passaient le permis de conduire transports en commun. Rencontre et lieu improbables. A l’époque, Sylvie était monitrice d’auto école et voulait passer inspectrice. Sauf qu’elle avait besoin de tous les permis. « Ca m’a finalement servi à rien, sauf à trouver mon mari ! »

 

Aujourd’hui, leur vie est partagée entre Paris et leur Bretagne d’origine. Leur pub de culture celte est la réflexion de leurs racines. Ils pourraient en parler pendant des heures. Saint-Malo, les îles, les bateaux, les histoires de marins et de corsaires. La veille, Sylvie est tombée sur un documentaire de Titouan Lamazou et s’est mise à rêver de voyages. C’est prévu pour l’après. Mais pas sur des voiliers ! Gilles et Sylvie, leur truc c’est les deux-roues à gros moteur. Ils enfourchent leur bécane comme ils se coiffent. BMW d’abord, puis Harley Davidson. Les rassemblements et festivals ça les connaît. Dernier en date, l’été dernier en Auvergne. Un client qui les avait invité.

 

La retraite approche et les chevauchées fantastiques aussi ! Gilles fêtera bientôt ses 60 ans. Sylvie en a 56. Grosse fête en Bretagne à la Woodstock en perspective. S’ils refusent de célébrer leurs anniversaires – « c’est trop morbide ! » - la fin du pub par contre, sera un passage obligé. Faire son bilan et penser à la reconversion. Ils avouent ne pas avoir assez délégué et ça leur a coûté leur santé. « On a décidé que ça allait changer ! » Alors, ils leur restent quelques bords à tirer. Affronter la fatigue, bosser malades ou pas, tout donner et quand même se faire plaisir. Ca leur manquera, c’est sûr. Les clients qui envoient des mails avec les photos et vidéos des enfants. Les rencontres marquantes. Les tranches de vie. Même les coups durs. Les lettres et billets du monde entier. Enfin, bientôt, ce sont eux qui enverront les cartes postales.

 

 

 

Les Anonymes sont des créateurs de lien social, des facilitateurs d’existence. Leur mot d’ordre est la discrétion. Point besoin de reconnaissance officielle, assurent-ils, cela fait partie du job. Un sourire leur suffit. Infatigables combattants de la morosité ambiante, leur présence est devenue essentielle.


Photo : Eusebius@Commons - Flickr

 

Publié par Delphine Rigaud
le vendredi 18 Février 2011

 



 
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vendredi 25 Février 2011 à 11:50 Par Pablo
 

Je découvre votre série d'articles sur ces anonymes. C'est vraiment très intéressant de donner la parole à des personnes dont on ne soupçonne pas l'importance pour notre société. Ces propriétaires de bar m'ont l'air tout à fait sympathiques. J'ai beaucoup apprécié que vous ne fassiez pas leur pub en conservant leur anonymat. Cela crédibilise votre travail. Comme @geo, je serai présent au prochain rendez-vous !

mardi 22 Février 2011 à 17:29 Par geo
 

Agréable lecture et évasion totale ! Je serai présent au prochain rendez-vous !

vendredi 18 Février 2011 à 17:06 Par lou
 

J'ai reconnu les protagonistes de cet article, mais ne révèlerai pas leur lieu, car si j'ai bien compris le principe c'est qu'ils restent anonymes. Mais dans le quartier, ce sont des stars!!! On les adore et ils vont nous manquer quand ils partiront à la retraite (bien méritée!).

vendredi 18 Février 2011 à 15:18 Par Arthur
 

Super bien ! Comment s'évader du boulot en 5 min chrono, en partant à la rencontre de ces inconnus. C'est vrai que le métier de barman, des bistrotiers est en pleine mutation, et pas forcément en bien. J'ai vu à la télé que la moitié des bars avaient fermé ces 20 dernières années en France, un truc comme ça. Et pourtant, c'est quand même sympa d'avoir un endroit où on se sent bien en bas de chez sois, pour boire un coup et rigoler entre copains !

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